Articles contenant le tag Politique
La nature du surhumain, le Zarathoustra de Nietzsche, Pic de la Mirandole et Machiavel
Posté par Xavier Aliot dans Philosophie le 10 décembre 2011
Le monde dans lequel évoluaient Pic et Machiavel n’est pas seulement éloigné du notre par le temps, il l’est également par les mœurs, la politique, la technologie, l’imprégnation religieuse de la société. L’état de guerre incessant, au quotidien parmi les gens, la barbarie qui régnait à l’époque, si tout cela persiste encore à la notre, cela nous parait aujourd’hui beaucoup plus diffus et distant, et influence notre rapport au monde d’une façon radicalement différente.
Pour autant, s’il est d’un intérêt manifeste de nous pencher sur ces œuvres, c’est certainement pour en extraire ce qui y est au cœur : la recherche d’une vérité fondamentale sur la nature humaine. Qu’est l’Homme dans son rapport à lui-même et à la société, quel secret n’a-t-il pas encore livré ? Ces deux textes que sont « De la dignité de l’homme » et « Le Prince » ont d’abord ceci de commun qu’ils ne s’adressent pas au grand public. Déjà parce que ce dernier n’est pas toujours lettré, mais davantage parce qu’il couvrent tous deux des sujets bien particuliers. Ainsi, Pic aura à cœur de convaincre par son texte la communauté ecclésiastique dominante du point de vue politique et scientifique, de l’intérêt qu’il y avait à poursuivre une recherche ambitieuse sur la dignité de l’homme, sa place dans la création divine. Armé d’une somme colossale de connaissances tirées notamment du corps hermétique, de la kabbale, de la philosophie antique, ou des écritures saintes, Pic proposera de débattre sur les « sublimes mystères de la théologie chrétienne, sur les questions les plus profondes de la philosophie, sur les doctrines inconnues ». Machiavel, s’inscrivant dans la tradition des conseillers du pouvoir, rédigera quant à lui un manuel à l’usage du Prince en lui offrant ce qu’il a de plus grand : les secrets de son expérience de diplomate acquises au contact des hommes du peuple et des plus grands ; « Considérez que je ne puis vous offrir rien de mieux, que de vous procurer les moyens d’acquérir en très peu de temps, une expérience qui m’a coûté tant de temps et de difficultés. »
On peut donc rapprocher ces deux œuvres sur le plan de leur diffusion confidentielle, mais également dans le but de livrer des connaissances secrètes, du moins les susciter pour Pic, les partager pour Machiavel. S’adresser à une secte restreinte d’élites théologiques, ou a un monarque, individu si particulier qu’il est unique en son genre, libère l’auteur d’un langage diplomatique, ce public là est capable d’entendre des choses que le commun des mortels ne peut pas, quitte même pour Pic à oser parler de magie, d’ésotérisme, pour Machiavel à laisser de côté les considérations morales et religieuses pour se consacrer crument aux impératifs politiques.
C’est donc ce secret d’une nature humaine présentée librement dans sa nudité la plus essentielle qui doit nous intéresser. Que nous dit-il que de grands moralistes religieux souhaiteraient nous cacher, que nous nous cachons peut-être à nous-mêmes ? Et aujourd’hui ? Que nous intime ces anthropologies complexes et leurs obscurités inconnues du plus grand nombre ? Leurs secrets est-il bon à savoir de tous ? Cette vérité sur la nature humaine peut-elle, doit-elle atteindre l’esprit de chacun et révéler sa lumière ?
Si Pic et Machiavel ne prévoyaient sans doute pas que leurs textes finiraient entre les mains de profanes, le Zarathoustra de Nietzsche, considérant tout de même que son langage obscur et éminemment métaphorique nous voile son secret, s’adresse quant à lui à l’espèce humaine. C’est en ce sens qu’il nous a paru intéressant de rapprocher ces trois œuvres. Nous tenterons par une analyse thématique comparée, d’extraire en chacune, les vérités conjointes qu’ils révèlent de la nature humaine.
D’abord ce secret chez Pic et le Zarathoustra de Nietzsche, ce langage étrange, quelle vérité est-il en mesure de nous communiquer ? Ces images de l’hommes, cette manière de transformer l’apparence de sa nature que nous dit-elle d’un point de vue anthropologique ? Comment comprendre cet homme-passage, entre bête et ange ? S’il y a un retour à la bête, une apologie de la bête humaine, quelle incidence se peut-il avoir sur la morale ? Enfin comment recevoir cette liberté de ton machiavélien, cette encouragement à l’armement en politique, quel modèle philosophique nous formule-t-il ? Quel secret ces œuvres nous livrent-elles sur la nature humaine ?
Un secret qu’on ne peut exprimer, ne peut comprendre, ne peut dire.
« Obscure est la nuit, obscures sont les voies de Zarathoustra. » Première question : pourquoi rendre son discours obscur alors qu’on a un message à livrer aux hommes ? Pic nous offre éventuellement une piste : « Mais mettre sur la place publique les mystères plus secrets et les arcanes de la divinité suprême, cachés sous l’écorce de la loi et le vêtement grossier des mots, qu’eut-ce été d’autre que jeter le sacré en pâture aux chiens et donner des perles au pourceaux ? Aussi n’est pas par une décision humaine, mais sur ordre de Dieu que tout cela fut dissimulé au vulgaire pour n’être communiqué qu’aux parfaits. » On comprend éventuellement qu’un tel secret sur la nature humaine ne s’offre qu’aux âmes les plus pures dans la mesure où seules ce genre d’âmes doit pouvoir accéder à la vérité divine. Il devient alors naturel pour un auteur, un prophète de cacher la vérité qui lui fut révélée derrières des symboles, des énigmes. L’énigme exige d’être percée, comprise, l’image d’être perçue, la métaphore d’être interprétée et ressentie.
La solution métaphorique, l’image, vers l’idée de transformation
Voilà comment Nietzsche revenait sur la notion d’image dans Ecce Homo : « Tout cela se passe involontairement, comme dans une tempête de liberté, d’absolu, de force, de divinité… C’est dans le cas de l’image, de la métaphore, que ce caractère involontaire de l’inspiration est le plus curieux : on ne sait plus du tout ce qui est symbole, parallèle ou comparaison : l’image se présente à vous comme l’expression la plus juste, la plus simple, la plus directe. Il semble vraiment, pour rappeler un mot de Zarathoustra, que les choses mêmes viennent s’offrir à vous comme termes de comparaison. » L’image et la métaphore sera donc notre vecteur. Mais un vecteur pour où ?
L’homme de Pic qui se cherche une dignité partage avec le Zarathoustra de Nietzsche l’idée du déplacement temporel et géographique de l’âme ou de l’esprit. Cette âme ou cet esprit immatériel est totalement plastique, malléable et métamorphosable. Il voyage.
Dix ans après s’être retiré du monde dans la montagne, s’adressant au Soleil, Zarathoustra annonce qu’il souhaite retourner parmi les hommes leur dire de se réjouir de leur folie, aux pauvres de se réjouir de leur richesse. Pour cela, l’homme doit décliner (Untergehen), c’est à dire au sens de descendre mais également au sens d’un nécessaire déclin, une régression dans l’être. La coupe de Zarathoustra remplie d’or, il veut maintenant la vider pour redevenir homme. « Ainsi commença le déclin de Zarathoustra ». C’est une première étape, celle d’une richesse de connaissance que l’on doit abandonner pour tout re-connaître. Dionysos/Bacchus éparpille l’un en multiple, déverse le liquide d’une coupe pleine. Devenir un homme, être un homme, c’est décliner, passer de l’échelon céleste d’où le soleil est suspendu, de l’Apollon vers l’échelon terrestre, devenir multitude de choses, multitude d’êtres. Celui parmi tous qui peut les être tous, c’est l’homme. Dieu dans les mots de Pic parle ainsi : « Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaité, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. (…) »
Transport, voyage, métamorphose et déplacement.
À la manière de Pic, se poser cette question : « De quel moyen disposons nous » pour nous faire une forme, conforme à la le plus haute nature que l’on puisse atteindre, c’est chercher la juste métaphore du transport de l’âme, de l’esprit. D’abord c’est en menant une vie, en vivant que l’on se transforme, c’est en imitant la vie des bêtes ou la vies des anges qu’on imite leur être et qu’on transforme notre esprit. Et il faut, nous dit-il « effectuer le parcours dans les deux sens ». Ainsi Pic nous figure une échelle à parcourir, des échelons inférieurs aux échelons supérieurs, à gravir avec les mains et les pieds purs de l’âme, dépouillés du corps. C’est l’esprit qui se métamorphose pour in extremis gravir l’échelle, et à son sommet, atteindre Dieu lui-même. Mais à la condition de d’abord pouvoir faire comme les anges et passer d’un échelon à l’autre, décliner ou choir. Mais dans quel but ? Pic nous dit : « philosophant le long des degrés de l’échelle, c’est-à-dire de la nature, pénétrant toutes les choses depuis le centre jusqu’au centre, alors nous pourrons tantôt descendre en démembrant avec une force titanesque l’un dans le multiple. » Autrement dit atteindre par la philosophie, sur terre, la connaissance divine qui permet de tout être, et d’être tout, pénétrer avec la plus grande force la vérité du monde en fusionnant avec lui, parcourant avec la plus grande des facilités les échelons les plus bas et les plus vils, des échelons les plus hauts et plus divins. Boire de la coupe d’or après l’avoir renversée.
C’est la re-naissance de la tragédie, Apollon réuni dans l’un le multiple, mais Dionysos détruit l’un pour le faire redevenir multiple. Sans un pessimisme de la destruction, l’accès au multiple est impossible, et c’est par lui, et lui seul, ce mouvement destructeur, descendant et déclinant que l’homme à la possibilité de tout goûter, et c’est ce qui forme une particularité de sa nature.
La nature de l’homme-passage
Ce thème du transport, du voyage de l’esprit par une transformation nous conduit à formuler à notre esprit l’étrange rapprochement d’une nature passagère, un « homme-passage ». Ainsi dans les mots de Pic, Dieu continue le discours qu’il tient à Adam de cette façon : « Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. »
Arrivé devant la foule rassemblée près de la forêt dans une ville voisine, Zarathoustra dit aux hommes « Je vous enseigne le surhumain, l’homme est quelque chose qui doit être surmontée ». Quelle étrange idée que celle d’un être supérieur, dépassant l’homme, mais restant un homme, une forme d’homme égal mais supérieur à lui-même. Après donc l’idée de voyage de l’esprit dans l’être parmi la multitude d’êtres, nous approchons d’une nature passagère de l’homme comme figure médiane que Nietzsche évoque par la métaphore du funambule.
Zarathoustra demandant aux hommes de rirent d’eux-mêmes, s’étonne qu’ils rient de lui. Il dit alors ceci : « L’homme est une corde, entre bête et surhomme tendue, — une corde sur un abîme. Dangereux de passer, dangereux d’être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place ! Ce qui chez l’homme est grand, c’est d’être un pont, et de n’être pas un but : ce qui chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage et un déclin. J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en déclinant, car ils vont au-dessus et au-delà ! » L’immobilité n’est pas permise à l’homme, l’immobilité c’est le danger, la mort, le non-être, la seule alternative et d’aller droit, de passer, se transformer, créer sa forme. C’est sur cette corde que se joue la vie de l’homme au sens propre comme au sens figuré. Le premier funambule s’avance au centre d’une corde tendue entre deux tours, entre terre et ciel. Il affronte le danger de sa condition humaine, celle d’être un passage, de ne pas trembler, ne pas reculer, de décliner vers sa nature. Quand sort de la porte un second funambule, « délirant, bariolé et qui injure l’homme », l’intimant d’avancer ou de laisser la place pour qu’afin il puisse passer, il montre là sa force, son empressement, son désir d’être. « Comme un diable il hurla et bondit sur celui qui était sur son chemin » et le premier funambule tombe dans le vide pour chuter aux pieds de Zarathoustra. L’homme, c’est une lutte contre lui-même, mais aussi contre d’autres hommes. À l’agonie, le funambule se demande si alors il n’a été durant sa vie qu’une bête qu’on a dressé à danser, mais « Il n’y avait rien de méprisable à avoir choisi le danger comme métier ». L’étrange bête qui bondit au dessus des hommes, diabolique, folle, humaine, riante et bariolée indique peut-être la nature du surhomme, puissante, avançant vers son but, sautant au dessus des hommes qui passent dans leur vie avec maladresse et finissent par mourir. « Pour les hommes je suis encore à mi-chemin entre un bouffon et un cadavre » dira Zarathoustra.
Et le Dieu de Pic de terminer ainsi son discours : « doté pour ainsi dire du pouvoir de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. »
De la bestialité
Qu’en est-il de cette bête de laquelle nous devons façonner notre esprit, ce passage nécessaire à l’acquisition d’une nature humaine parfaite, en tant que l’homme est un passage. La thématique de la bestialité est riche, complexe et difficilement compréhensible, elle tient à ce que l’homme a été une bête au sens de l’évolution, l’est encore, et doit enfin le devenir pour ne plus l’être. Zarathoustra invective les hommes, il leur dit que chaque être s’est surmonté en créant quelque chose, tous, sauf l’homme, comment comprendre une « préférence pour le retour à la bête ? ».
« Qu’est le singe pour l’homme ? Un éclat de rire ou une honte qui fait mal. Et tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait mal. Du ver de terre, vous cheminâtes jusques à l’homme, et grandement encore avec en vous du ver de terre. Jadis vous fûtes singes et maintenant encore plus singe est l’homme que n’importe quel singe. Mais le plus sage d’entre vous, celui-là n’est aussi qu’un discord et un hybride de végétal et de spectre. Or vais-je vous commander de devenir des spectres ou des végétaux ? Voyez je vous enseigne le surhomme ! » Quel est donc ce surhomme ? Un homme qui n’est pas plus singe que les singes, c’est à dire qui n’est pas plus bestial que la bête, le plus sage d’entre les hommes n’est pas non plus un spectre, entité abstraite (supposons une sorte de philosophe idéaliste), ni un végétal (supposons une sorte de philosophe stoïcien), qui n’est même pas un hybride des deux, c’est peut-être tout à la fois. Le surhomme ainsi devenu tout peut alors rire de l’homme et avoir honte de lui et de lui-même, il est au dessus, tout en l’ayant été.
De la bestialité vers la morale
Le premier discours de Zarathoustra porte sur une métamorphose mettant en œuvre des figures animales : « Les trois métamorphoses » ou « comment l’esprit devient chameau, et lion le chameau et, pour finir, enfant le lion ». Que nous dit-elle ? Zarathoustra présente cette première métamorphose de l’esprit ; comment un esprit robuste souhaite faire monstration de sa force en se fardant des plus lourdes charges, c’est sa noblesse ; la noblesse du chameau. Il s’agit une fois encore de décliner, s’agenouiller comme le chameau, se rabaisser et « faire mal à son orgueil, moquer sa sagesse et faire briller sa folie », éprouver tous les manques et toutes les souffrances, voire la vérité telle qu’elle est, « et froides grenouilles et crapauds brûlants de soi point n’écarter ». Faire face à la bestialité, à l’animal, c’est en quelque sorte voir la vérité de l’homme en face, confronter sa force mais aussi sa vilénie. Ainsi armé de ces plus lourdes charges, accablé du poids de son image, l’esprit « chameau » s’empresse d’aller vers le désert pour seul affronter la vérité sur lui-même, se voir en face, accomplir un voyage initiatique, un recul sur lui-même. Satisfait de cette connaissance, là, dans le désert l’esprit devient lion, il a soif de liberté et désire devenir son propre maître. Alors il se trouve face à un nouvel ennemi, un autre maître que lui-même, lequel il devra combattre pour ne plus souffrir aucun maître. Ce maître c’est le dragon « Tu dois », celui du devoir moral, et contre ce « Tu dois » l’esprit du lion s’arme d’un « Je veux », le désir de volonté qu’aucun devoir ne doit pouvoir contrer, un désir intérieur qui fait sa propre loi. Ce dragon représente toutes les vertus, toutes les valeurs étincelantes. Pourquoi faut-il le lion quand le chameau qui se résigne et qui respecte ces valeurs pourrait suffire ? La force du lion désire la liberté et l’émancipation de ses valeurs pour pouvoir se déployer : « se créer liberté est un saint Non même face au devoir ». Une force donc de contre attaque et d’existence par la négation des valeurs, et ce, pour après avoir détruit les valeurs du dragon « Tu dois », tendre vers la création de nouvelles valeurs, des valeurs propres qui n’existent pas encore. Le chameau aimait le « Tu dois », le lion lui vole cet amour, et la force du lion est nécessaire à un tel rapt. Mais pour cette immonde raison, l’esprit lion doit devenir enfant. « Innocence est l’enfant, et un oubli et un recommencement, un jeu, une roue qui d’elle-même tourne, un mouvement premier, un saint dire Oui. » L’esprit devenu enfant peut se pardonner à lui-même d’avoir volé son premier amour du « Tu dois », il oublie même d’où provient son désir, son « Je veux », il se joue de tout, il rie, il avance dans la positivité, dans la création de lui-même, dans la création de son propre esprit.
Le surhomme créateur
Le surhumain prend la forme d’un créateur, un caméléon. Ce créateur qui selon Pic, sera capable de l’être parce qu’il aura tout été: « ceux que chacun aura cultivés se développeront et fructifieront en lui : végétatifs, il le feront devenir plante ; sensible, il feront de lui une bête ; rationnels, ils le hisseront au rang d’être céleste ; intellectifs, ils feront de lui un ange et un fils de Dieu. ». Parcourant l’échelle hiérarchique, et prenant imitation de toutes les formes de la nature, de la plante aux anges les plus célestes, le surhomme finira par embrasser la totalité de Dieu : « nous ne serons plus nous-mêmes, mais celui qui nous a créé ». Élevé au rang de Dieu sur terre, le surhomme peut créer sa forme. Et Zarathoustra de célébrer « le créateur, le moissonneur, le célébrant de la fête, voilà qui je veux m’associer : c’est l’arc en ciel que je veux montrer, et toutes les échelles du surhomme. » L’homme-passage (arc-en-ciel, de la terre au ciel suivant la trajectoire du soleil, et multicolore), traversant tous les échelons hiérarchiques de l’échelle de la création divine, récoltant les fruits qu’il a lui même semer sur terre.
Rappelons ici que Pic comparait l’ultime effort créatif de Dieu pour doter l’homme de sa multiplicité de nature, il fit cela dans « l’épuisement de la dernière phase de l’enfantement ». Du chameau au lion, du lion à l’enfant, de l’enfant au surhomme, créateur de valeur.
Ici sentons-nous poindre chez Nietzsche l’expression d’une émancipation totale de l’homme vis à vis de la nature et de Dieu, et tout cela semble naturel à la philosophie de Zarathoustra et de celle de son auteur pour qui « Dieu est mort ». La chose est plus délicate à saisir du point de vue de Pic, tant il paraît blasphématoire d’entendre dans son verbe « nous ne serons plus nous-mêmes, mais celui qui nous a créé » autrement dit Dieu en personne… Est-ce là la fougue de la jeunesse, l’expression libre d’un instinct philosophique qui outrepasserait le devoir de soumission au divin, pressentant une toute puissance de l’être ?
Quoi qu’il en soit c’est parce que la question théologique n’est pas au centre du discours de Machiavel qu’un tel discours, proche encore une fois de celui de Zarathoustra, permet de se déployer, bousculant l’impératif catégorique moral, questionnant la vie hic et nunc, le pragmatisme politique. Nous voyons germer là l’idée d’une liberté à conquérir d’une émancipation de l’état d’homme pour celui du surhomme, même du point de vue de Pic. Ici est-il question d’un déploiement de force, de l’expression d’une volonté de puissance.
Il n’y a pas d’espoir supraterrestre, tout est à construire ici sur terre, et c’est l’expression de notre volonté, le pouvoir de notre création. Pic exprime cette puissance potentiellement accessible en tant qu’homme sur terre, il prend toujours le soin de préciser entre parenthèse cette puissance d’imitation et de transformation durant la vie terrestre : « Qu’une sorte d’ambition sacrée envahisse notre esprit et fasse qu’insatisfait de la médiocrité, nous aspirions aux sommets et travaillions de toutes nos forces à les atteindre (puisque nous le pouvons, si nous le voulons). » ou encore un peu plus loin : « Si nous menons la vie des Séraphins, des Chérubins et des Trônes, nous aussi (car nous le pouvons), nous aurons mis notre sort au niveau du leur ».
La question morale
Du point de vue de la morale, les discours de Nietzsche et de Machiavel se permettent toute la liberté de leurs desseins. Le Prince, incarnation de Dieu sur terre, même s’il doit être bon, peut se permettre le mal. Le Prince est un surhomme en ce qu’il égale Dieu sur terre, en ce qu’il est un créateur et doit compléter son œuvre « Que le reste [du monde et de la création] soit votre ouvrage : Dieu ne veut pas tout faire, pour ne pas nous laisser sans mérite et sans cette portion de gloire qu’il nous permet d’acquérir. » Permission divine lui est donnée d’égaler sa puissance, liberté lui est donné de créer son propre ouvrage, c’est la gloire de cet homme en particulier, mais également de tous ceux qui s’en montreront dignes.
C’est le cas d’Agathocle de Syracuse, petit potier devenu tyran, dira t-on homme devenu surhomme ? Cet individu dont chacun s’accorde à dire qu’il fut d’une grande cruauté mais à qui cependant Machiavel reconnaît sa force d’âme : « véritablement on ne peut pas dire qu’il y ait de la valeur à massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion : on peut, par de tels moyens, acquérir du pouvoir, mais non de la gloire. Mais si l’on considère avec quel courage Agathocle sut se précipiter dans les dangers et en sortir (ce que nous avons défini plus haut comme étant le sens de la vie : le passage dangereux et permanent sur une corde tendue), avec quelle force d’âme il sut et souffrir et surmonter l’adversité, on ne voit pas pourquoi il devrait être placé au-dessous des meilleurs capitaines. » Au moins égal aux plus grands hommes, si ce n’est supérieur.
Le mal est parfois une exigence du pouvoir pour le bien du peuple qu’il dirige, lui surhomme surmontant tous les hommes, surmontant Dieu et ses enseignements, se surmontant lui-même : « On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même (…) il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »
Apologie de la force, retour de la figure du lion.
Mais « cette habileté n’est donnée qu’à un petit nombre d’hommes » toujours selon Machiavel. À plusieurs reprise, et depuis le début de notre recherche, nous sentons bien qu’une telle nature, est difficilement accessible. C’est pour chaque homme, l’expression d’une lutte acharnée contre lui-même et les autres, un combat qui nécessite une force d’esprit, d’âme ou de caractère qui peut se cultiver mais qui ne se trouve que chez peu d’individus. La raison tient encore peut-être à la malléabilité de la nature humaine, laquelle n’est permise qu’à ceux qui ont choisi d’avancer sur ce chemin difficile. Ainsi, selon Machiavel, « on peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. » Ici voit-on le retour du lion, le nécessaire voleur d’amour, libérateur du « Je veux » contre le « Tu dois », libre arbitre cher à Machiavel. « Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion ».
Dans le discours intitulé « De la guerre et des guerriers » le Zarathoustra de Nietzsche nous dit : « De nos meilleurs ennemis nous ne voulons être épargnés, ni de ceux-là non plus que nous aimons foncièrement. Mes frères dans la guerre ! Je vous aime foncièrement, je suis et fus des vôtres. Et suis aussi votre meilleur ennemi. (…) Et si de la connaissance vous ne pouvez être les saints, du moins soyez-en les guerriers. D’une telle sainteté ce sont les compagnons et les avant-coureurs. » C’est un combat nécessaire contre la morale, pour la connaissance, pour l’émancipation de l’être, le besoin de devenir un créateur de valeur. Et Pic de son côté de nous dire : « Nul doute que des discordes multiples ne nous habitent et que nous n’abritions des luttes intestines plus graves encore que des guerres civiles : si nous voulons en venir à bout, si nous aspirons à cette paix qui peux nous entrainer assez haut pour nous établir parmi les plus nobles créatures de Dieu, seule la philosophie les réprimera en nous et les calmera tout à fait. » Nous devons chercher nos ennemis, lesquels sont nos meilleurs alliés car pour Pic « dans le combat intellectuel, la défaite même est profitable », et pour Zarathoustra « n’ayons ennemis que haïssables, non ennemis à mépriser, De notre ennemi il faut que nous soyons fiers ; lors les succès de notre ennemi sont aussi nos succès ! »
Mais quelle est alors cette forme étrange de philosophie ? Une philosophie de combat qui se déploierait dans la vie d’un philosophe chrétien, d’un solitaire insoumis ou d’un Prince en politique ?
Le surhomme, homme-passage, créateur de valeurs, fondateur de morale.
« On appelle « uniforme » leur tenue ; puisse ce qu’elle cache n’être point uni-forme ! » voilà donc ce que cache notre nature de guerrier nous dit Zarathoustra, un esprit multi-forme cherchant à combattre. « De votre ennemi vous devez être en quête, c’est votre guerre que vous devez mener, et pour vos pensées ! Et si succombe votre pensée, de cela encore doit votre loyauté crier triomphe. (…) Je ne vous conseille le labeur, mais le combat. Je ne vous conseille la paix, mais la victoire, que votre labeur soit un combat, que votre paix soit une victoire. »
S’armer et combattre, inventer et vivre, c’est ce que finissent par nous intimer ces trois auteurs. Machiavel : « il suffit de trouver une nouvelle organisation, une nouvelle manière de combattre ; et c’est par de telles inventions qu’un prince nouveau acquiert de la réputation et parvient à s’agrandir » ; Pic : « éminents docteurs qu’avec un vif plaisir je vois armés et équipé dans l’attente du combat, venons-en aux mains sous de bons et heureux auspices, comme si la trompette donnait le signal » ; et Nietzsche : « Vers ma destination je veux aller, je vais mon chemin ; par dessus les trembleurs et par-dessus les nonchalants je sauterai. Qu’ainsi mon avancée soit leur déclin ! ».
Alors ce secret ?
Quelque part en secret se dessine cette nature au fond de nous-mêmes. Elle se dissimule à nous derrière un tapis de culture et de civilisation, derrière une morale autoproclamée, une nature que l’on s’est figée en se trompant gravement sur notre puissance. Cette puissance de l’homme, c’est sa plasticité d’esprit, sa capacité de recouvrir toutes les formes de la création, de la plus bestiale et immorale des créatures terrestres, à la plus douce et lumineuse créature céleste. Point n’est mensonge, point n’est mal, point n’est bien pour un tel surhumain, car tout est créé entre ses mains, tout est advenu de son être, des luttes qu’il a mené contre lui-même, contre les autres, contre leurs vertus, contre leur méchanceté, il est un Dieu, il est Dieu sur terre. C’est un secret parce qu’il ne peut être connu que de celui qui le cherchera, c’est un secret car une fois découvert il ne le sera révélé qu’à un seul, celui qui l’aura trouvé. Ainsi des grands penseurs, des grands hommes et des surhommes n’attendons aucune révélation, juste un chemin vers « l’éclatante splendeur du soleil de midi » : « rien de trop », « connais toi toi-même », « deviens ce que tu es ». Ainsi au jeune homme rencontré sur la montagne près d’un arbre, Zarathoustra dira : « Nombreuses sont les âmes que jamais on ne découvrira que d’abord on ne les invente ! »
Puisons de Zarathoustra notre secret :
« Vers l’altitude nous cheminons, en dépassant l’espèce pour atteindre la sur-espèce. Mais nous avons horreur du sens dégénéré, qui ainsi parle : “Tout pour moi !” Vers l’altitude vole notre sens ; de la sorte il est image de notre corps, image d’une ascension. De telles ascensions images sont les noms des vertus. Ainsi de par l’histoire chemin le corps, un devenant et un luttant. Et l’esprit — qu’est-il pour lui ? De ses luttes et de ses victoires héraut et compagnon et résonnance. Images sont tous les noms du bien et du mal ; point ils n’expriment, ils font signes seulement. Bien fou qui d’eux veut recevoir une connaissance ! »
« En vérité un nouveau bien et mal, voilà ce qu’est alors votre vertu ! (…) Puissance est cette neuve vertu, une pensée souveraine et, autour d’elle, une âme prudente : un Soleil d’or et autour de lui le serpent de la connaissance. »
« Et c’est le grand midi quand l’homme à sa mi-course, entre bête et surhomme, debout se tient et, comme sa plus haute espérance, fête sa route vers le soir, car c’est la route vers un matin nouveau. Lors celui qui décline se bénira d’être lui-même le dépassant ; et pour lui le Soleil de sa connaissance au midi se tiendra. “Mort sont tous dieux : maintenant nous voulons que vive le surhomme !” — tel soit un jour, au grand midi, notre ultime vouloir ! — »
Bibliographie
« De la dignité de l’homme » – Jean Pic de la Mirandole, traduit du latin par Yves Hersant – édition de l’éclat
« Le Prince“ – Nicolas Machiavel – traduction anonyme
« Ainsi parlait Zarathoustra » – Freidrich Nietzsche, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac – folio essais.
3 juillet 2011, j’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon à Lézan dans le Gard.
Posté par Xavier Aliot dans Photo, Politique le 4 juillet 2011
J’avais espoir d’y faire une rencontre…
Mais laquelle ? D’abord, je n’avais personnellement jamais assisté à ce qu’on appelle je crois un « meeting politique », une rencontre politique donc. Bien sûr il m’est arrivé quelques fois d’assister à un discours de maire, dans une plus ou moins grosse commune, mais jamais il ne m’avait été donné l’occasion de rencontrer une « tête d’affiche » nationale.
Il est 14h30, je me gare en épi dans un champ, je remonte à pied l’allée que je venais de descendre en voiture. L’herbe est sèche, le soleil est au zenith, je dépasse quelques couples, les gens me paraissent globalement plutôt âgés, cela se confirme quand je pénètre dans l’enceinte sous un portique bâché, pas de contrôle, circulation libre des personnes, je me sens un peu seul, me demande un peu ce que je viens faire là, l’envie, la curiosité peut-être ? Cela suffisait bien. Avec moi, pour me sentir moins seul, j’avais pris mon carnet, un crayon 2B, le taille-crayon qui va avec, un stylo bille offert par ma banquière, je l’aime bien, le stylo et ma banquière aussi, lui, fait un trait glissant épais et noir, elle, est souriante, jeune et très accueillante. J’ai aussi mon stylo plume rotring, tout ce beau monde casé avec mon téléobjectif dans mon sac d’appareil photo qui pour l’instant est monté avec une focale courte. Je me demande à ce moment là si je pourrais faire les photos que je veux ? Je ferai attention de ne prendre que les personnages publics de toute façon, il est fort possible que bon nombre de gens qui se baladait en ce magnifique dimanche ensoleillé à Lézan, n’ait envie d’apparaître sur le blog d’un illustre inconnu, au même titre que moi d’ailleurs qui me demande à cet instant si j’apprécierais qu’on me vit et me reconnût à un rassemblement d’individus au coeur bien rouge. C’est idiot, au fond, je savais que j’écrirai cet article, contribuant de ce fait à me dénoncer tout seul comme un grand… M’annonçant peut-être ? Étrange rapport à soi-même que de vouloir afficher à l’extérieur, aux yeux du monde, un intérieur circonspect, pour parvenir quelque part à peut-être mieux le saisir, le contrôler, le connaitre, le dire ?
J’avance et passe vite devant une librairie de fortune, cherchant le lieu de l’événement à venir, le discours du candidat du front de gauche. Le rouge des drapeaux du PCF national, et du PCF gardois complète le vert de la végétation, le jaune des typographies répond à celui de l’herbe sèche qui jonche le sol. Je passe devant le stand du parti de gauche, fait littéralement un tour en somme, il y a une scène de concert, quelques buvettes, les gens sont assis, debouts, ils discutent, il se connaissent, quelques enfants courent, j’attrape quelques rares regards de trentenaires, réponds de-ci de-là à quelques vieilles dames qui sollicitaient un sourire de ma part par leurs mines réjouies d’être là. J’arrive enfin sur un côté où l’on a disposé une petite scène, un pupitre de plexiglas, deux micros, d’énormes baffles bien trop robustes pour n’avoir à encaisser que de la voix (j’aurais bien aimer y brancher ma guitare ou y sonoriser ma batterie), quatre places assises sur scène attendant d’être occupées, quelques affiches, une dizaine de personnes patientant là en face, à même le sol ou bien confortablement installés sur des chaises qu’ils avaient pris quelque part. Ce devait être là. Je m’assois par terre et j’attends. L’occasion d’ouvrir mon carnet et de commencer un petit dessin. Rien de bien intéressant, l’attente, tout au plus, l’occasion de susciter la curiosité d’un très jeune homme qui le temps d’un instant a arrêté sa partie de foot pour regarder ce que je faisais.
La première rencontre, manquée…
J’étais moyennement concentré quand soudain, je sens une attention générale se focaliser sur quelque chose qui approchait. Les gens se sont mis à parler un peu plus fort, les personnes devant moi se sont levées et un groupe d’individus a surgit de derrière l’arbre qui était à ma gauche. Quand je compris que la petite foule qui s’approchait entourait la personnalité nationale que nous attendions tous, bien que récalcitrant à l’idée, je fus contraint de me lever à mon tour pour laisser passer le cortège cependant relativement tranquille. Monsieur Mélenchon s’est attardé sur l’affiche agrafée à l’arbre que j’avais vu sans regarder, ce qui me donna l’occasion de lire ce qu’il y été écrit : « La France la belle, la rebelle ». Était-ce ce qui caractirisait la foule d’aujourd’hui ? Des gens fier d’un France belle, je le suppose dans ses valeurs et dans ses aspirations, une France rebelle, insoumise à l’ignominie d’idées malsaines, résistante ? Cela m’en avait tout l’air. Et même si je trouvais ce jeu de mot un peu facile et convenu, l’idée était bien résumée à qui savait la lire.
C’est toujours drôle de se retrouver à quelques mètres de quelqu’un qui ne vous est apparu jusqu’alors qu’en deux dimensions, cloisonné dans le cadre d’un téléviseur, sonorisé par l’intermédiaire de membranes de carbones, véhiculé par un signal électrique. Mes sens étaient piqués et mon cerveau recevait l’image et le son en direct de mes canaux optiques et auditifs. Devais-je m’avancer, me frayer un chemin parmi ces gens si pressés de le rencontrer, de le toucher, de lui témoigner quelque mots d’encouragement ? Si le corps a l’envie, il est immédiatement retenue par l’intellect, que dit-on à un homme que l’on croit à peine connaître et qui ne vous connaît pas ? Que dire d’autre d’attendu, qu’un encouragement, qu’un bonjour Monsieur, je suis ravi de vous rencontrer ? Était-ce seulement vrai, ou de circonstance ? Est-ce que cela aurait vraiment été une rencontre ? Je ne le crois pas. Les hommes se rencontrent en des occasions bien plus lentes et moins tumultueuses, pas au milieu d’une foule quand bien même amicale et bienveillante. Je me résignais à sourire et prenais soin de laisser le passage à ceux qui le désiraient plus que moi. La vague passée, je me rassis pour terminer mes feuillages. Les gens continuaient de venir, munis de chaises, s’alignant sur la bordure des ombres qui se mouvait lentement. J’allais quant à moi, au bout d’une petite heure passée au même endroit devoir me déplacer, abdiquant face à un soleil qui, à force d’une patience infinie, avait fini par me retrouver.

Le meeting.
Quelques minutes plus tard, les gens applaudirent l’apparition de notre quatuor d’orateurs dominicaux. Je rangeai mon carnet, ouvrit mon sac et montai mon téléobjectif sur mon vieux Canon. Début de la séance de shooting. Même si je n’étais pas venu pour cela, j’avoue que c’est assez palpitant de se retrouver dans un lieu où il se passe quelque chose de suffisamment important pour rassembler des gens en si grand nombre, de s’imaginer parvenir à capturer quelque chose de significatif de ce paysage en déclenchant au moment opportun. Un instant dont on reparle, ou tout du moins dont on garde quelques images, quelques souvenirs. Je me rappellai alors ce qui dans mon esprit se rapprochait le plus de cette « première », un concert d’Iron Maiden au Zénith de Montpellier en 97, quelques temps après mes 17 ans, où j’avais presque réussi à toucher la tête de manche de la basse de Steve Harris. C’est assez amusant quand j’y pense, d’avoir été emporté 14 ans plus tôt dans cette frénésie joviale, j’en garde un excellent souvenir. Sans doute étais-je en train de construire le même genre de trace dans ma mémoire, celle de l’extra-ordinaire, de l’inattendu ? Qu’allait-il advenir de cet instant ? Qu’en retiendrais-je ?
Martine Gayraud lança le bal et pendant une heure, la qualité du discours, dans ce qu’il emporte d’arguments, de verve, de style et de fougue est montée crescendo. C’est fou comme l’aisance d’un orateur peut-être remarquable, à quel point la diction, l’intonation de la voix, la force, la fluidité peut nous conduire dans son flot et nous emporter, c’est un veritable talent que Monsieur Mélenchon possède, cela semble naturel, irréfléchi et incalculé, véritable en somme. Ce n’est pas ce que trahissent pourtant les papiers cornés et mainte fois repliés qu’il consulte fréquemment, son stylo et ses lunettes toujours à portée de main soigneusement laissés à disposition dans sa poche de chemise, son livre du moment laissant dépasser une petite dizaine de marque-pages. Cela semble être du travail, de l’entrainement, de l’habitude, une vie en somme, celle de parler au devant des gens, de réfléchir à ce qu’ils attendent, à espérer trouver une écoute et en écho quelques approbations, quelques forces pour réaffirmer la justesse et la légitimité de son action.
« Ces applaudissements, j’espère que ce sont la marque de votre futur engagement ». Une chose qu’a dite Jean-Luc Mélenchon, il disait n’être là que comme porte parole, ne pas être venu célébrer un candidat, mais en appeler à nous, au peuple, à nous qui applaudissions quand son discours nous mettait d’accord, nous rassemblait, notamment, sur l’importance de sauver l’école républicaine du démantèlement qu’elle subit ; sur l’abjecte situation européenne, les milliards que s’empiffrent les technocrates qui ont prêté à la Grèce à des taux indécents, qui maintenant s’abrogent le droit et le devoir de la racheter pour la « sauver », pour enfin en tirer un nouveau profit ; sur encore l’absurdité d’être un peuple tout puissant, souverain, et de subir le sort qu’un petit groupe d’oligarques décide avec l’assentiment de notre bien lamentable résignation, nous qui ne demandons rien qu’à vivre une vie de citoyens honnêtes et tranquilles, et qui acceptons bien malgré nous mais tout de même, d’être affublé par nos gouvernants actuels du qualificatif déqualifiant d’assistés. Voilà donc une première rencontre, celle d’avec ces idées, elles me hantent depuis un certain temps, et peut-être étais-je hier à ce meeting pour bien m’en rendre compte, pour que cela me saute au coeur, la nécessité d’un engagement politique, l’exigence absolue de résister, d’aller avec « allégresse », je vous dérobe ce joli mot Monsieur Mélenchon, affirmer que nous avons le droit de vivre autrement que dans un monde conduit par le profit, la propriété, l’exclusion, l’intolérance, mais qu’au contraire nous sommes solidaires, que nous avons le droit de vivre libres, de gagner notre pain, de quoi nous abriter décemment et de quoi envisager et posséder notre avenir, personne ne peut nous le voler, personne ne doit pouvoir le faire.
« Notre force, c’est notre nombre et notre intelligence ». Alors qu’en tant qu’homme nous sommes tantôt mus par une volonté particulière, tantôt par une volonté générale nous conduisant parfois à nous incliner à profiter du système, l’idéal de Rousseau nous invitait à signer ensemble un contrat social, tous, sans qu’il ne puisse manquer personne, tous pour que chacun ne se soumette qu’à la seule volonté de tous, et non à celle de ceux qui refusent d’obéir à la volonté générale, la voix du peuple. Le nombre, vous, moi, nous. Notre intelligence, c’est celle qui nous dit silencieusement que quelque chose ne va pas, qu’on doit pourtant entendre et écouter alors que dehors le bruit est assourdissant. Entendre le savant, l’historien, le chanteur, le poète, le visionnaire, le citoyen en chacun de nous qui n’aspire qu’à l’émancipation, l’égalité et la liberté.
« C’est alors que je me suis rencontré ».
J’ai entendu un concitoyen, Jean-Luc, faire appel aux poètes et aux rêveurs, je l’ai entendu dire que le travail ce n’est pas lui qui le fera, non, c’est nous. C’est alors que je me suis rencontré. J’étais sans doute venu, ce jour là, pour entendre plus distinctement la voix qui depuis quelques années m’intime de faire quelque chose. De dire mon exaspération, mon émotion, mon sentiment, mon expression, mon indignation face au dysfonctionnement vers lequel certains nous entrainent sans que nous opérions aucune résistance.
Alors oui, je ne fais que quelques photos, je cherche à comprendre la mécanique humaine, j’étudie un peu de philosophie, je fais quelques films, je m’essaye à la poésie, je ne changerai pas le monde, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est de rêver, de croire qu’autre chose est possible, que l’indignation, la résistance, l’écriture, conduisent tôt ou tard à l’action et qu’en étant ce rêveur, je construis mon avenir, et je désire un « Meilleur » pour tous. En écrivant ceci, je crois faire quelque chose, c’est tout juste suffisant mais c’est un premier pas. Et si nous avançons tous d’un pas, tous autant que nous sommes, nous aurons au moins fini de reculer, nous aurons fait un pas vers la seule chose qui nous rassemble et qui vaille le coût de nous rassembler : notre humanité.
L’esprit
Posté par Xavier Aliot dans Poèmes, Politique le 21 juillet 2010
On peut bien ajouter de la coercition
Multiplier les lois, la force dans la rue,
Envoyer la police supprimer les verrues…
Ce n’est pas comme ça qu’on bâtit la nation.
Est-ce que c’est redouter de finir en prison
Qui fait taire ? Mais qui ploie, au bout ? Blanc ou écru ?
Marianne ambassadrice, ce sont eux les intrus,
Désunion, différence, peurs et arrestations…
Où est passé le temps où chacun des enfants
Portait ton nom bien haut, voulait mourir pour toi
En prenant ta défense et mesurant son prix ?
Dans mon pays la France, l’air devient étouffant ;
Nous étions libres, égaux, frères, et au fil des mois,
Ils ont bu ton essence et en ont tué l’esprit.
Où l’argent est-il parti ?
Posté par Xavier Aliot dans Politique le 18 juillet 2010
On découvre récemment qu’il se serait formé un peu partout des petits partis politiques de poche visant à promouvoir, mais surtout à financer les campagnes individuelles. Ceci permettant de contourner la loi votée par les mêmes politiques pour financer les partis. Que dit la loi ? Elle interdit à un particulier de verser plus de 7500€ par an et par parti. En période éléctorale le plafond descend à 4600€, il faut le savoir au cas où ça intéresserait quelqu’un d’entre vous qui aurait ces sommes à dépenser pour financer le manque de créativité. Par ailleurs, si le don est supérieur à 150 euros alors il doit être nécessairement établi par chèque. Enfin depuis 1995, les dons des personnes morales (les entreprises par exemple) sont strictement interdits.
Où sont les idées ? Parait-il qu’une commission se réunirait pour réfléchir sur les conflits d’intérêts. Pour vous messieurs les futurs rapporteurs, j’ai une proposition qui pourrait éventuellement aider cette pauvre petite loi à se faire respecter.
Pourquoi ne pas réfléchir à mettre en place un organisme indépendant chargé de récolter les dons des particuliers destinés à aider le financement des partis politique en France ?
On pourrait même lui donner le nom de « Don aux Partis Politiques Français ». Cà jette comme ordre sur un chèque. Pour chaque don, un bordereau accompagnerait le chèque, avec mentionné le destinataire du don (le parti politique légal, officiel et public), le montant etc. L’organisme disposerait de la liste intégrale des partis politiques existants en france et la présenterait publiquement de manière à ce qu’elle soit connue de tous, et tout, j’ose le rêver, se ferait dans la transparence la plus totale. Cet organisme pourrait être financé grace à un prélèvement aux dons de l’ordre de 0,1% du montant, ça fait toujours plaisir de financer aussi la transparence, l’officine n’aurait besoin que d’un staff réduit, un bon logiciel de compta, et serait soumis à une surveillance accrue de ses comptes par les organismes compétents. Il reverserait ensuite en toute transparence l’argent généreusement distribué par ceux qui soutiennent l’action politique. Il serait même éventuellement envisageable de redistribuer une part de tous les dons à tous les partis politiques proportionnellement au nombre d’adhérents dont ils disposent, ce serait une belle manière de valoriser la démocratie, mais je reconnais que cette dernière idée relève de l’utopie.
Allé cet article est libre de droit, je le propose sous creative commons, partagez le, publiez le, modifiez le, diffusez le si bon vous semble ! À bientôt citoyens !
MàJ rajouté le 23 août 2010, pour tous ceux que l’article a interessé, les commentaires approfondissent le sujet en évoquant notamment l’existence de la CNCCFP, quelques chiffres interessants sont à noter…
On a retenu le verlan et la casquette, mais on a oublié tout le reste…
Posté par Xavier Aliot dans Politique le 28 janvier 2010
Nadine Morano, commentaire de Texte,
ou l’idée d’une identité dérobée.
Le 31 janvier clôturera (enfin) le grand débat sur l’identité nationale. Au lendemain de l’émission d’Arlette Chabot « À vous de juger » offrant la tribune à Eric Besson, où la gauche, en la personne de Vincent Peillon, a remarquablement fait noter son absence, j’ai voulu apporter ma contribution à cette mascarade joviale en essayant pour ma part de commenter la réponse que Nadine Morano avait faite à un jeune habitant de Bugnéville lors d’un débat organisé pour l’occasion à Charmes, dans les Vosges, le 14 décembre 2009. C’est donc en citoyen français, sans prétention autre que de se confronter à l’exercice, que j’ai décidé de transcrire l’intégralité de cette réponse et de vous en proposer la lecture et le commentaire, respectant ainsi le souhait même de la Secrétaire d’État à la Famille et à la Solidarité, elle qui tenait absolument qu’on replace dans son contexte la formule devenu fameuse selon laquelle elle ne voulait pas qu’un jeune musulman parle verlan, la casquette à l’envers, etc. Le commentaire, j’en conviens est plutôt facile à faire, en effet la méthode que j’emploie, repondre par écrit à une prestation orale non préparée, n’est pas très régulière, l’oralité a ses contraintes (improvisation, spontanéité) que l’écrit n’a pas (réflexion, recul, choix pondéré des termes). Cependant, il m’a paru trop important de revenir précisément sur ce qui a été dit, tellement l’argumentaire déployé m’a semblé révéler à quel point ce débat pouvait être incongru. À ma décharge et sans doute pour me permettre de justifier cette analyse peu orthodoxe, il faut cependant rappeler que l’exercice oral est tout de même assez fréquemment pratiqué par les hommes et femmes d’état,à l’instar de Nadine Morano, ils sont en effet habitués à parler en public et savent qu’ils devront de leur prestation en assumer la portée et le contenu. Le commentaire d’une réponse orale « sur le vif » peut également apporter un éclairage flamboyant sur la pensée de son auteur, comme on peut dire que les mots trahissent la pensée, on dirait tout aussi bien qu’ils la révèlent d’une façon évidente. C’est donc en reprenant l’intégralité de cette fameuse réponse « verlan, casquette », et en m’autorisant le commentaire que j’apporte ma pierre a cet épisode de politique française qui n’aurait peut-être jamais dû voir le jour.
Ma source est officielle puisque publiée par la minsitre elle même via son compte perso sur youtube :
http://www.youtube.com/watch?v=BgPdqhfiTQI
Il s’agit d’un extrait vidéo, à la qualité sonore parfois médiocre, qui commence alors qu’un jeune homme est en train de poser une question. Nadine Morano, visiblement embarrassée mais volontaire par la posture, se lève et prend la parole. L’attitude est louable, la question, dénotant un racisme primaire, impose une réponse immédiate de la part d’un républicain qui se respecte. Quelle était la question ? La vidéo étant tronquée, on ne dispose que de sa fin, en voici la tenue :
…de vous rappeler une petite parenthèse sur l’histoire : Charles Martel en 732, il affronta les arabes, et l’armée Omeyyade, de ce dernier Abd el-Rahman occupait la péninsule ibérique, et poursuivait [son] avancée vers le nord des Pyrénées. À partir de 725, ayant déjà le Languedoc ils [mirent] à feu et a sac la ville d’Autun,fin de parenthèse, aujourd’hui [on nous présente une] citation du premier ministre (turc) Racep Tayyip Erdogan : « les mosquées sont nos casernes, les citoyens nos soldats, les coupoles nos casques, les minarets nos baïonnettes ». J’ai deux questions qui se posent aujourd’hui : qu’adviendra-t-il du futur pour nous, les jeunes, et aussi, est ce que l’Islam a vraiment sa place dans l’identité nationale ?
Là dessus Jean Jacques Gaultier, député UMP élu en 2002 puis réélu en 2007 dans la circonscription des Vosges, vice président et membre du Conseil général des Vosges, lui pose cette question :
— Est ce que vous pouvez juste vous présenter, monsieur, dire ce que vous faites, vous êtes étudiants ? Je n’ai pas entendu votre présentation ?
— Je suis au chômage, je ne suis pas étudiant, je n’ai rien, pas d’argent, pas de permis…
— Vous êtes du secteur ?
— Non je suis à 52 km d’ici.
— D’où ?
— D’un petit village qui s’appelle Bugnéville.
Voilà donc une question, un brin orientée, vous l’aurez remarqué, ce jeune citoyen ne semble pas porter les arabes, musulmans de surcroit, dans son cœur. Expressément inquiet pour son avenir, sentant la menace peser sur son identité française il rapproche sans vergogne l’Islam et l’identité nationale française. Mais a-t-il tord de profiter de cette occasion qu’on lui sert pour prendre la parole et introduire la religion dans un débat républicain ? Revenons sur les objectifs de ce fameux grand débat désiré par M. Besson sous l’impulsion de notre chef d’état. À en croire le site officiel (http://www.debatidentitenationale.fr/organisation/les-objectifs-du-debat.html), il doit entre autre, répondre aux « préoccupations soulevées par la résurgence de certains communautarismes, dont l’affaire de la burqa est l’une des illustrations ». La question de ce citoyen français est donc légitime, bienvenue, oserais-je dire souhaitée, tout va bien, Islam et identité nationale, on est dans le sujet (!).
Nadine Morano va donc entreprendre une réponse, qui, doit-on le préciser, part un peu tout azimut et qui notamment introduit la question de l’immigration, l’amenant peu à peu à définir ce qui selon elle devrait être la conduite du « bon » jeune musulman français. Cependant, il convient à mon sens de ne pas forcément s’appesantir sur cet événement particulier du discours, certes il est médiatiquement largement exploitable, symptomatique d’une pensée cloisonnée à une idée préconçue du jeune musulman français, mais il ne faudrait surtout pas passer à côté de tout le reste. La réponse de la ministre, empreinte je le crois de bonne volonté, traduit néanmoins un travers fatal à l’accession de l’identité nationale française pour les étrangers. Travers qui se traduit par la représentation surabondante et étouffante d’une religion-culture française immiscée induement dans un discours républicain laïque, mais également dans les multiples contradictions de son discours, prônant tantôt l’acceptation de l’autre, donnant dans la foulée des conditions rendant cette accession difficile, voire impossible. J’aurais pu entreprendre de faire un commentaire thématique, mais comme le souhait de Mme Morano était de replacer le discours « verlan, casquette » dans son contexte, j’ai tenu à maintenir la continuité de sa réponse, tout en faisant suivre le commentaire. Un lecteur attentif et honnête aura au préalable écouté l’intégralité de l’extrait vidéo.
Mme Morano se lève et dit :
« Je vais répondre, je vais vous répondre parce que vous êtes jeune, vous avez 19 ans, et j’ai entendu l’histoire que avez déroulée, qui est notre histoire de France, et qui pourrait être aussi l’histoire napoléonienne, parce que nous aussi nous avons eu des conquêtes à travers notre histoire »
Introduction étonnante, mais soit, on ressent l’embarras de Nadine Morano, et à vrai dire comment répondre à ce jeune ? Comment répondre à ce racisme sous jacent cette peur de l’Islam, de l’autre, sans être glacé d’effroi à l’idée qu’à 19 ans, aujourd’hui en France, on puisse faire preuve d’autant d’intolérance, comment peut-on évoquer et invoquer Charles Martel dans ce débat ? À entendre ce genre de propos, on serait tentés de louer l’avènement d’un tel débat, enfin ! Merci MM. Besson et Sarkozy, l’occasion nous est enfin donnée pour tordre le cou à cette ignorance, à ces méprises, à ces craintes infondées qui semblent partagées par nos concitoyens et qui pourrissent les relations entre des gens qui sont par leur nationalité, égaux, libres, frères, qui sont des français chrétiens, des français musulmans, des français athées, des français républicains ! Ceci étant dit, c’est tout de même ce grand débat qui a permis de les exprimer. Il est sans doute un peu là l’embarras de notre représentante de la République, convaincre que ce jeune n’a pas à avoir peur de l’avenir, ni peur de l’autre. Cherchons donc d’autres références que Charles Martel… Napoléon !« Parce que nous aussi nous avons eu des conquêtes », sous entendez-t-elle que Charles Martel n’était pas nous ? Napoléon oui ? Nous c’est qui nous ? Les gaulois, les carolingiens, mérovingiens ? Les monarchistes ? Les empereurs, les Napoléons ? Les républicains ? Admettons, c’est un peu tout ça, Mme Morano choisi Napoléon, bon vieil apôtre du despotisme, mais passons, nous ne sommes pas là pour faire de l’histoire (ou peut-être le faudrait-il ?) mais bien pour parler de l’identité française d’aujourd’hui.
« et à travers votre question se pose aussi l’espérance pour les jeunes de vivre ensemble, alors ce qui est terrible, vous savez moi je… je… »
C’est là que notre secrétaire d’État, embarrassée, cherche un angle de réponse, et tente de projeter dans le désarroi de ce jeune un homme un désir de plénitude sociale et de vivre ensemble, à l’analyse de la question, il s’agit malheureusement de racisme, mais voyons plutôt vers où Nadine Morano conduit le débat.
« votre question m’interpelle parce que, lorsque je vais dans les quartiers, ce qu’on appelle “les quartiers sensibles“, quelque part je pense qu’on doit tous s’interroger sur le fait que des jeunes issus de l’immigration, de la deuxième, voire de la troisième génération qui sont nos enfants puisqu’ils sont nés sur le territoire, ils sont français, (…), alors ils n’ont peut être pas la même couleur de peau, mais ils sont français, et il ne se sentent pas appartenir à la république ou à l’identité nationale. On sent leur trouble de ne pas aimer la France comme certain ne savent plus d’où il sont, c’est à dire ni plus français ni pas français,ni pas de leur pays d’où viennent leurs parents. »
Passons la bizarrerie de la tournure, Nadine Morano nous parle donc ici pour la première fois d’immigration. Il ne me semblait pourtant pas que la question portait sur les immigrés, sur les jeunes, oui, sur l’Islam, aussi, mais l’immigration ? Peut être dans la première partie de la question… En tout cas l’immigration n’est pas reformulée dans les deux questions posées par le jeune de Bugnéville. Mme Morano nous invite cependant tous à nous interroger sur ces jeunes issus de l’immigration, des jeunes qui sont français mais qui n’aiment pas la France et qui en sont troublés, le propos est un peu confus, mais l’idée semble être celle du déracinement qui a traversé les générations et qui aujourd’hui ferait en sorte qu’un jeune citoyen français, issu de l’immigration et de ces quartiers sensibles, ne saurait pas exactement à quelle patrie il appartient, ni la sienne, la France, ni celle de ses parents, leur pays d’origine. Alors d’où viendrait ce trouble ? De quelle nature serait-il ? Serait-ce un trouble naissant de l’incompatibilité d’une origine immigrée d’avec la citoyenneté française ? Par l’exemple de l’intégration pleinement réussie et accomplie de millions de concitoyens qui contribuent chaque jour à enrichir notre culture française, il n’est pas permis de dire qu’il existât une telle incompatibilité, l’universalisme républicains’applique à tous les français, mais également à tous les êtres qui le deviennent, du moins c’est ce que l’école publique m’a enseigné. En tant que représentante de la république, Nadine Morano ne pourrait donner cette définition au trouble qu’elle constate chez ces jeunes des « quartiers sensibles », poursuivons sa pensée en essayant d’apercevoir ce qui pourrait selon elle qualifier ce trouble.
« Je trouve ça triste, parce que la France est un grand pays qui sait accueillir, mais (…) elle a fait des erreurs, et tous, de gauche, de droite, on peut tous se poser des questions, parce qu’on a pas eu le courage de dire les choses en face, parce qu’à un moment on a laissé l’immigration débridée et venir tout le monde, chez nous en France, régulariser massivement en mettant ces personnes, et Dieu sait si c’est difficile vous savez de quitter un pays et d’être déraciné, mais on les a tous, Paf ! Ghettoïsés. »
La France sait accueillir mais a fait des erreurs. L’erreur serait d’avoir débridé l’immigration, on imagine, d’après son propos que les représentants de gauche comme de droite n’ont pas su être assez fermes, sévères, rigoureux quand aux politiques d’immigrations. Le résultat à en croire Mme Morano serait un afflux incontrôlé, un flot d’immigrés pourrait-on dire, et qu’il a fallu nécessairement loger quelque part, et qu’on a donc « ghettoïsé » dans lesdits « quartiers difficiles ». Double faute politique dénoncée par la secrétaire d’état à la famille, politique laxiste en matière d’immigration, on accueille tout le monde n’importe comment et politique de la ville inexistante contribuant à faire de la France un mauvais pays d’accueil en fin de compte. La France est peut-être un grand pays, mais si l’on en croit son argumentaire, et contrairement à ce que la ministre dit, elle ne saurait donc pas si bien accueillir que ça, peut-être parlait-elle de la France terre d’accueil à l’époque de Napoléon ? Ou bien alors d’une idée partagée dans l’inconscient collectif selon laquelle la France est un pays d’accueil, un refuge, une terre d’asile pour des êtres humains persécutés par l’oppression ou la pauvreté, que sais-je ? Cette idée est-elle vrai ? L’était-elle à une époque ? Si oui, l’est-elle toujours ? J’aurais moi envie d’affirmer que oui, n’est ce pas une fierté dont on s’enorgueillit ? Être d’un pays qui protège l’humanité contre l’obscurantisme et qui accueille quiconque désire venir adhérer à ses valeurs humanistes. Mais poursuivons…
« Moi je me disais… Je venais du Haut-du-Lièvre, à l’époque quand j’étais petite, (en désignant une personne dans la salle) et monsieur vous pourrez en témoigner, il y avait quatre familles africaines, quatre, dont une, d’ailleurs, est restée ma meilleure amie, »
Elle est devenue la meilleure amie de la famille ? De la fille d’une famille ? En tout cas tout va bien, pas de soupçons à avoir, elle a une meilleure amie africaine, il y a au moins un témoin.
« et je suis devenue, d’abord vice-présidente à l’assemblée nationale du groupe d’amitié France-Tchad, et à mon deuxième mandat, je suis devenue présidente du groupe d’amitié France-Tchad. Et j’ai beaucoup œuvré aussi, parce que la dernière partie dont je vous ai dit que je vous parlerai sur le développement solidaire, c’est à dire l’intitulé du portefeuille ministériel d’Éric Besson, c’est que nous avons à agir pour une immigration régulée et une immigration humaine. Ce qu’on a fait d’ailleurs, parce que vous savez avant, il y a quelques années, l’immigration lorsque les personne venaient, c’était en très grande majorité sur du regroupement familial fait dans n’importe quelles conditions, on n’était pas obligés d’avoir un emploi, c’est à dire on n’était pas obligés d’avoir un revenu issu de son salaire, on n’était pas obligés d’avoir un logement décent pour recevoir sa famille et on a mis en place des règles pour réguler tout ça, parce que vivre à cinq ou six dans un appartement à deux pièces, ça (ne) pouvait pas être possible. »
L’idée se précise, Nadine Morano prône une immigration régulée et une immigration humaine, spécialement dans son domaine, celui de la famille, l’immigration des membres de la famille d’un citoyen français issu de l’immigration doit se faire selon des critères précis, il faut gagner de l’argent issu d’un travail et ne provenant pas des prestations sociales, avoir un logement décent ce qui à l’en croire n’était pas le cas il y a quelques années. À la limite, si elle le dit, je veux bien la croire, après tout elle est sensée connaître ses dossiers, mais ne devait-elle pas répondre aux questions de ce jeune homme sur l’avenir des jeunes et la place de l’islam dans l’identité nationale ? Sans doute fait-elle de la politique, et profite de la tenue du débat pour faire passer quelques messages publicitaires… Cependant, je ne parviens toujours pas à saisir la place de l’immigration dans ce débat, sur cette question de l’identité nationale ? Peut-être va-t-elle y venir enfin ?
« Et on a concentré les mêmes personnes au même endroit et on a tous fait les mêmes erreurs, et on a jamais voulu en parler, et on se trouve avec des jeunes ayant aujourd’hui des troubles aussi dans leur vie. »
Ah oui ! Donc voilà, la légitimité du débat, on n’en a jamais parlé, c’est l’occasion, et puis revoilà ce « trouble » de ces jeunes issus de l’immigration « ghettoïsés » dans les « quartiers sensibles ». Parlons-en, c’est un débat, heureusement que l’opportunité nous est donnée de parler de ce problème de l’immigration. Mais je me laisse prendre, c’est un débat sur l’immigration nationale ou sur d’identité nationale ? Je ne comprends plus rien ?
« Alors ça n’excuse pas tout, je ne suis pas là pour excuser, je suis là pour essayer de comprendre, parce que je suis à la fois ministre de ce gouvernement, je suis aussi un tout petit peu mère de famille, j’ai trois enfants, et j’aime les gens par définition, et tous, et je vous pose cette question parce que vous qui êtes si jeunes, on sent dans votre question, une espèce de…, voilà, de se dire oui mais l’Islam ou pas l’Islam »
Ah oui voilà…
« on voudrait qu’il n’y ait pas quelqu’un de supérieur à l’autre, c’est à dire qu’un pays qui se doit d’assimiler, même pas d’intégrer, d’assimiler, alors à l’autre de faire l’effort de cette assimilation, »
L’idée est confuse, qui doit assimiler qui ? Le pays se doit d’assimiler l’individu, il se doit d’intégrer un immigré ? Oui c’est cohérent avec ce que dénonçait la ministre sur l’échec des politiques d’immigration et urbaines. Mais j’avoue que ce bout de phrase là : « alors à l’autre de faire l’effort de cette assimilation » je ne le saisis pas intégralement. La France n’a pas su accueillir, a fait des erreurs, mais ce ne serait pas elle la fautive dans l’intégration des immigrés ? Ce qui causerait le trouble de ces jeunes en fait ce n’est pas d’être déracinés ou ghettoïsés, mais de ne pas faire l’effort de s’assimiler à la culture française ?
« à l’autre aussi de faire l’effort de comprendre que nos racines qui sont les nôtres, nos racines françaises sont des racines judéo-chrétiennes. Nos racines, c’est dans ma circonscription 181 communes, près de 200 clochers, et Jean-Jacques (Gaultier,) pourrait dire exactement la même chose, »
Echo, « nos racines françaises sont judéo-chrétiennes », mais de quelle France parle t-on ? Est ce une ministre de la république qui vient de dire cela ? N’est elle pas nommée par un premier ministre, lui même nommé par un président élu au suffrage universel par un peuple d’une république laïque fondé par la loi de 1905 dites « de séparation des Églises et de l’État » ? À bien y réfléchir, que dirait un français qui revendiquerait des racines celtes ? Ne dit-on pas nos ancêtres les gaulois ? Et ces principes républicains que l’on a adopté sur la démocratie, ne sont-ils pas issus de l’antiquité gréco-romaine ? Oui c’est également vrai que la chrétienté à joué un grand rôle dans la régence de la France à travers ces derniers siècles, mais se souvient on de celui des lumières et de sa remise en question de la chose religieuse ? Diderot était français lui aussi, comme moi, comme Nadine Morano ? N’est ce pas là faire preuve d’un raccourci grossier ? La seule chose commune à tous les citoyens français d’aujourd’hui qu’on puisse invoquer, c’est la république, celle qui fait justement de nous tous des citoyens Français, et qui nous donne notre identité nationale, c’est d’ailleurs son nom qui gouverne mes papiers d’identité. Mais alors pourquoi parler de nos racines juives et chrétiennes ? Serait-ce pour mieux exclure ou stigmatiser ceux qui se revendiquent de l’Islam ? Non, je ne veux pas le croire, cela ne peux pas être la volonté d’une ministre de la république de mon pays, la France, patrie des droits de l’homme qui reconnaît à chacun la liberté de culte, je ne veux pas croire que ce soit ce qu’ait voulu dire notre ministre. Alors que souhaite-t-elle nous faire comprendre ?
« Mais nous avons depuis la loi 1905 le respect de la laïcité, et le respect de l’ensemble des protestants qui vont vers leur culte, voilà aux temples, des synagogues, nous avons aussi des mosquées. »
Ah, il me semblait bien que la religion ne devait pas intervenir dans l’état.
« Et bien moi je préfère un Islam de France, qu’un Islam en France et dans les caves. »
Mais il me semblait également que l’état ne devait pas intervenir dans la religion ? Madame, soyez claire !
« Alors on a depuis 2002 et Jean-Jacques qui était avec moi dans cette majorité parlementaire, nous avons eu le courage d’assumer toutes ces règles. C’est à dire que maintenant, pour venir en France on ne vient plus de n’importe quelle manière, voilà on ne peut pas faire venir sa famille si on n’a pas un appartement décent, et avec un nombre de mètres carrés nécessaire, si vous êtes juste un couple, ou alors en fonction du nombre d’enfants que vous faites venir, et si vous avez aussi un revenu issu de votre travail et non pas des prestations sociales, donc nous avons mis en place des règles d’accueil humaines, et nous avons renforcé aussi notre arsenal législatif concernant ceux qui ne respectent pas nos lois dans certains quartiers et qui font des trafics de drogues et tout ce qui s’en suit. »
Revoilà l’immigration, la volonté assumée de mieux contrôler les flux par des règles moins permissives mais notre ministre évoque également un arsenal législatif visant à arrêter ceux qui s’adonne au trafic de drogue dans certains quartiers, mais qu’est ce que cela vient faire ici ? On ne peut s’empêcher de rapprocher les « quartiers sensibles » habités par les jeunes issus de l’immigration à ces « quartiers » infestés de trafics de drogue et tout ce qui s’en suit dont nous parle Nadine Morano… Mais qui se rend coupable de ces délits ? Sont-ce ces jeunes immigrés ? Voudrait-elle attirer la suspicions sur les immigrés ? Mais dans quel but ferait-elle ça ? Le fait-elle consciemment ?
« Et en revanche je pense qu’il faut respecter les religions des uns et des autres, parce que ce qui est terrible, c’est l’extrémisme, et à quel âge qu’il soit, parce que l’extrémisme, et bien il n’est pas porteur de paix, et je crois que si on veut être porteur de paix, on doit accepter l’autre »
Tout à fait d’accord. Oh mais ça continue pardon, il y a certaine condition à l’acceptation de l’autre…
« dès lors qu’il respecte nos lois, dès lors qu’il respecte ce contrat d’accueil, dès lors qu’il respecte l’égalité entre les hommes et les femmes… »
Jusque là pas d’objections, ce sont nos représentants élus qui font les lois républicaines auxquelles tout citoyen est soumis.
« …dès lors qu’il n’accepte pas la burqa, dès lors qu’il accepte nos traditions. »
Aïe, là je coince, Mme Morano emploie deux mots différents, le respect et l’acceptation. Souvenez vous il était question d’accepter l’autre, accepter l’autre c’est être porteur de paix. Accepter l’autre à condition qu’il respecte mes lois, c’est à dire qu’il ait de la considération pour elles et je suppose en plus qu’il s’y soumette, en effet c’est une condition essentielle au « vivre ensemble », la règle, la loi est la même pour tous au sein d’une même société, en l’occurrence la société française, alors fallait-il ajouter que l’autre se doit d’accepter nos traditions et de ne pas accepter la burqa. L’acceptation est différente du respect, elle recouvre deux sens, celui de l’adhésion volontaire ou celui de la résignation, de la soumission. Comment pourrais-je exiger de l’autre qu’il accepte mes traditions et lui interdire de m’imposer les siennes, comment pourrions nous sans cette condition nous accepter l’un l’autre, nous tolérer, vivre en société ? Autrement dit, peut-on accepter l’autre sans accepter ses traditions à lui ? Et si l’Islam fait partie de sa culture, que je veux être porteur de paix, ne devrais-je pas en tant que français l’accepter lui et sa culture pour lui permettre de devenir français à son tour ? Effectivement Madame Morano, si je n’accepte pas l’autre, si je n’accepte pas sa culture, ses traditions, je ne ferais jamais de lui un Français. Mais continuons.
« Mais il ne faut pas faire un débat conflictuel entre guerre de religion catholique ou musulman, on (ne) fait pas un procès d’un jeune musulman, sa situation, et moi je la respecte, ce que je veux c’est qu’il se sente français lorsqu’il est français, ce que je veux c’est qu’il aime la France lorsqu’il vit dans ce pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il (ne) parle pas le verlan, c’est qu’il (ne) mette pas sa casquette à l’envers, c’est qu’il essaie de trouver un boulot, c’est qu’on l’accompagne dans sa formation, c’est tout ça. »
Et bien tout ça, c’est un discours stigmatisant, symptomatique du refus de l’autre. Et selon ce qu’elle-même disait plus haut, ce n’est pas être porteur de paix. Et conduire le débat sur le plan religieux, au lieu de le placer sur le plan laïque de la république tend à en faire un combat religieux, un débat conflictuel, une guerre, puisqu’il s’agit bien du champs lexical employé par notre ministre. Sans acceptation de l’autre dans son intégralité et dans son intégrité, pas de possibilité pour lui ni pour nous d’en faire un français.
« Mais je crois que vivre ensemble quand on est jeune, y a rien de plus beau en terme d’espérance et d’avenir, et la France, je le crois, avec ses traditions et avec ses lois, est un pays qui devrait vous permettre, jeune homme, de vivre bien et j’espère que vous trouverez une formation, et que vous aurez surtout beaucoup d’espérance à découvrir l’autre… »
Petit à petit, je m’attriste à commenter ces lignes, mais j’ai espoir que nos ministres, nos jeunes, mes concitoyens, même si ce n’est pas le cas ici, tendent dans une grande majorité vers la découverte de l’autre.
« …parce que quand j’ai été vice-présidente du groupe d’amitié France-Tchad, et que je me suis rendue au Tchad, et parce qu’à travers cette intitulé de développement solidaire, Éric Besson a un budget de 50 Millions d’euros qui aide au développement dans ces pays, parce que ceux qui viennent chez nous, au détriment souvent de leur vie, il le font en désespoir de cause, »
Arrêtons nous sur cette expression « désespoir de cause » communément utilisée pour signifier le dernier recours, quand il n’y a plus rien à faire. Et bien oui éventuellement quand il n’y a plus rien à faire pour échapper à la misère dans son pays, on désire le quitter pour un autre et faire renaître l’espoir. Et si la France représentait pour eux l’espoir ? L’espoir d’un pays qui les accueillerait, dans lequel ils pourraient s’épanouir, vivre leur culture, la partager avec la France, lui offrir tout ce qu’ils sont pour recevoir tout ce qu’elle donne, sa culture, sa langue, ses lois, son accueil, son acceptation de l’autre. Oui, c’est une ultime tentative, mais nourrie d’espoir, n’est ce pas honorable pour une société de susciter l’espoir de ceux qui désirent s’y inscrire ?
« et quand je me suis rendu au Tchad, je me suis dis, mais, je me suis même posé la question si j’allais encore croire en Dieu, tellement ce que j’avais vu me semblait hallucinant de pauvreté, avec tous ces gamins, petits, petits… »
Ultime ostentation, je pose la question, doit-on subir de manière aussi crue, la croyance religieuse d’une ministre de la république répondant au nom de la France sur un sujet aussi sensible que la place de l’Islam dans l’identité française ? As-t-on après cela la place d’exister en France en tant que musulman ? Ne se sent-on pas rejeté de l’identité française quand ses propres ministres sensés être laïques affichent publiquement leurs convictions religieuses ? Nous sommes au moins rassurés sur un point, la foi de Nadine Morano, ébranlée par la misère tchadienne, est cependant bien tenace.
« alors notre rôle aussi du pays des Droits de l’Homme, c’est d’aider ceux qui vivent dans ces pays là, à pouvoir se développer, parce que quand vous êtes en situation d’immigration, vous avez à la fois le poids du déracinement et le poids de se dire comment je vais pouvoir m’assimiler. Mais si nous réussissons vraiment ce défi, je crois que nous pourrons vivre dans un pays sans (les tourments ? peu audible), mais ça mérite de se poser des questions, merci. »
Et bien voilà la conclusion de sa réponse, effectivement, tout cela mérite qu’on se pose des questions… Il conviendrait de faire le ménage dans l’argumentation tellement tout part dans tous les sens.
De manière générale, on peut accorder à Nadine Morano l’indignation face à cette question troublante de l’avenir des jeunes et de la place de l’Islam dans l’identité nationale. Elle se traduit par son élan et le ton volontaire de son discours, « je vais vous répondre parce que vous êtes jeune » sous entendu parce que cela m’attriste qu’à votre âge vous puissiez vouloir « bouter les arabes hors de France » comme fût un temps Charles Martel l’a fait. À divers moments cet élan ressort, « vivre ensemble quand on est jeune, il n’y a rien de plus beau en terme d’espérance et d’avenir, et la France doit permettre à chacun de vivre bien » ou encore ce qu’on pourrait comprendre par un : il ne faut pas faire de débat conflictuel sur le plan religieux, chrétien contre musulman, ce qui compte c’est qu’un musulman soit avant tout français. Sauf qu’ici pointe l’erreur de Nadine Morano. L’identité n’est pas question de “avant tout”, ni de “après tout” mais de “à la fois”, ce n’est pas non plus une question d’unité, mais plutôt de pluralité. Tout comme on peut être « fils de », on peut également être « père de », ou « frère de ». L’identité d’un individu change avec l’autre, et va même jusqu’à se définir par l’autre, à travers lui. Le sujet principal, et notre ministre l’a bien identifié, c’est l’acceptation de l’autre. Mais qui est l’autre ? Peu importe, il faut l’accepter, car en lui donnant une existence en tant qu’autre on lui permet de revêtir une nouvelle identité face à nous-mêmes, et si nous, français, accueillons d’autres personnes, que nous les acceptons, nous faisons d’elles des français.
Alors de ce discours on a retenu le verlan, la casquette à l’envers, moi je retiens surtout l’incompréhension de l’autre, l’intolérance de l’autre, le rejet de l’autre dans son identité d’origine. En rejetant ses origines, on rejette son devenir, et l’avènement d’une nouvelle identité est alors anéanti, impossible, irréalisable, bloqué, dérobé. Or dans un pays aux milliers de clochers, où les représentants de l’état laïque et républicain imposent leur discours religieux, ghettoïsent toute une population de jeunes immigrés dans les cités, en font les figures d’une immigration ratée, des figures non intégrées parce que non intégrables du fait de leurs origines, il devient inconcevable alors de pouvoir les rassembler autour des idées fondatrices et fondamentales de la citoyenneté et de l’identité française. Des idées issues de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qu’il me semble bon de rappeler ici et selon lesquelles, “La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi, La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.” Voilà mon Pays, voilà la France, ma République, celle que j’offre aux autres, celle qui est la mienne, et parce qu’elle est la mienne, ne m’appartient pas, seule elle, via ses représentants, les citoyens français, garantit son existence, en dehors d’elle je ne suis pas d’elle, en dehors de la France, je ne suis pas français, en dedans, je le suis.
Dès à présent Mesdames et Messieurs les représentants de la France, ceux qui se revendiquent de l’identité française, ministres, citoyens, tous, respectons les étrangers, les immigrés qui désirent la France, affirmons haut et fort que notre culture est universelle, respectons leurs origines, leurs identités, acceptons les, écoutons les, comprenons les, partageons avec eux, enfin rendons leur ce que nous leur avons pris, donnons leur ce qui n’est pas à nous mais qui devrait appartenir à tous, citoyens français, rendons aux étrangers, leur identité française afin qu’ils ne soient plus étrangers, qu’ils ne nous soient plus étrangers, afin qu’ils soient comme nous, français, libres, nos semblables, nos frères.








