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L’Art du Bonheur, conférence à Toulouse du Dalaï Lama, en présence de Stéphane Hessel.

Nous sommes lundi 15 août 2011, pour certains, c’est un jour où l’on célèbre Marie, « élevée au ciel » au terme de sa vie terrestre, pour d’autres, l’occasion en ce jour férié d’assister à la conférence sur « l’Art du Bonheur » donnée à Toulouse par le Sa Sainteté le Dalaï Lama. Le Zénith de Toulouse était plein, mille personnes se tenaient dehors devant l’écran géant qui retransmettait l’événement et quatre-mille-six-cent autres, comme moi, la suivait en direct via internet.

Cet article est une retranscription de la traduction française de Matthieu Ricard réalisée en alternance. J’ai pris des notes, que j’espère les plus fidèles possibles, je vous les livre ici avec enthousiasme et bonheur !
Un invité d’honneur, Stéphane Hessel, l’auteur d’« Indignez vous ! », était présent pour préfacer l’intervention de Sa Sainteté et nous parler un peu de Bonheur. L’occasion pour lui de recevoir en cadeau, une écharpe dont le Dalaï Lama dira deux mots, et de nous partager l’immense fierté, et joie, d’être là, pour entendre et célébrer la parole d’un « Océan de Sagesse ».

« Cette écharpe raconte que celui qui la porte sera toujours heureux. La tradition de cette offrande est indienne, l’écharpe est fabriquée en chine — « made in china » dans la bouche du Dalaï Lama, ce qui ne manqua pas de faire rire l’assemblée. Utilisée au Tibet, c’est donc un excellent symbole d’harmonie entre les peuples.

Je suis très heureux de partager quelques pensées et expériences avec tous mes frères et sœurs, vous tous qui êtes venus si nombreux, et en présence de Stéphane Hessel, une personne merveilleuse, que je considère comme une source d’inspiration. Lorsque je suis seul je me sens un peu vieux, en sa présence je me sens plus jeune — à nouveau suscités par le sien, quelques rires se font entendre dans l’assemblée. C’est un honneur d’être ici avec quelqu’un qui a autant de sagesse et d’expérience. J’ai écouté certaines de ses pensées, et Stephane Hessel m’a prodigué quelques encouragements, qui m’ont galvanisé. Au cours des deux derniers jours, j’ai eu l’opportunité d’expliquer la qualité profonde de toutes les valeurs religieuses majeures. En dépit de certaines différences, on retrouve les mêmes valeurs fondamentales, telles que l’amour, la tolérance, la discipline personnelle ou encore l’ouverture aux autres. Cette communauté de valeurs est le fondement d’une admiration et d’un respect mutuel qui permet d’œuvrer ensemble. Je suis convaincu qu’une harmonie est possible, et mon engagement est de favoriser cette plus grande harmonie entre les religions.
Durant ces deux derniers jours, j’ai montré comment on peut envisager une éthique séculaire. Je n’entends pas par là un manque de respect vis a vis des grandes religions. Lorsque j’en ai parlé avec de amis chrétiens et musulmans ils n’étaient pas confortables avec l’idée. Je parle spécifiquement de la sécularité des religions comme on l’entend en Inde. L’inde promeut la cohabitation pacifique de toutes les religions, le point de vue de l’État, c’est de respecter toutes les religions sans en adopter une en particulier, et de respecter également ceux qui ne croient en aucune religion.

Un ministre indien me parlait d’une religion ancienne en Inde. Si l’on étudie la philosophie des Chārvāka, une très ancienne philosophie indienne, on découvre une pensée matérialiste, athée, hédoniste et parfois même nihiliste, ne croyant pas en la vie après la mort et réfutant beaucoup d’autres croyances prônées par les autres religions indiennes. Il y eut des débats violents, mais malgré cela, les personnes qui défendaient ces points de vue étaient appelées des sages par les autres religieux. On peut garder un respect entier vis-à-vis des personnes qui pratiquent n’importe quelle doctrine. Il faut avoir un point de vue séculier, et respecter toutes les pensées, y compris celle de ceux qui prêchent l’incroyance.
Aujourd’hui je vais parler presque comme un non-croyant, je vais parler de ce qui nous affecte dans notre vie, au quotidien. Si l’on considère la population humaine, il semble que la majorité n’adhère pas profondément à la foi religieuse. Même ceux qui se réclament d’une religion, juive, chrétienne ou musulmane, bien souvent, ils s’en réclament d’une manière conventionnelle, mais ne pratiquent pas la religion du fond du cœur. On voit même dans certains cas, des contradictions flagrantes, des personnes qui prient et qui s’engagent par ailleurs dans des actions néfastes : le mensonge, la dissimulation, la manipulation d’autrui. Ils sont en contradiction avec les enseignements même de celui à qui ils adressent leurs prières. En ce sens, il y a une hypocrisie flagrante. Agir de telle sorte, c’est tromper Dieu ou Bouddha lui-même. Si on a du respect pour sa religion, la chose la plus évidente est de mettre en pratique les enseignements de ce que l’on respecte. Pour qui pratique et écoute leurs paroles et leurs sages enseignements, la contradiction est impossible à soutenir.

Il faut considérer l’aspect le plus fondamental de notre condition, nous somme tous des hommes et nous avons le droit de ne pas souffrir, nous avons le droit à une vie heureuse, c’est la chose la plus fondamentale. Du fait que les hommes en majorité ne sont pas des croyants, il faut trouver un moyen d’étendre la notion d’éthique à tous. Mon premier et principal engagement est de promouvoir l’éthique séculaire, et par là, j’entends la promotion des valeurs humaines fondamentales.
Une éthique morale, mais qu’est-ce que c’est ? Et comment la cultiver ? On pourrait définir l’éthique ou la morale comme le fait de prendre soin de l’autre, d’être concerné par l’autre (« to care »), de développer la sensibilité que nous sommes intimement concernés par le bien-être et la situation de chaque être vivant que l’on rencontre. Mais le fait de prendre soin des autres ne veut pas dire pour autant qu’on doive négliger notre propre bonheur. Je suis un être sensible parmi cette multitude et j’ai autant le droit que tout être de trouver le bonheur et d’éviter la souffrance. En contraste, une manière d’être non éthique, sera d’écouter un égocentrisme exacerbé, satisfaire la volonté de tromper autrui, de l’abuser, de lui nuire. Si nous sommes capables de développer du respect pour l’autre, même si nous avons une opportunité aisée de le tromper ou de prendre avantage sur lui, la raison viendra en nous. Le fondement d’une réflexion éthique, c’est la prise de conscience que l’autre peut souffrir. En me mettant à la place de l’autre, en ressentant la tristesse ou la souffrance qu’il peut ressentir, je prends conscience de mon devoir de le respecter. C’est aussi le fondement d’une discipline personnelle.

Nous sommes des animaux sociaux et nous ne sommes pas les seuls à l’être. Il y a des animaux ou des insectes qui se regroupent et vivent en communauté comme les abeilles ou les fourmis. En vivant ensemble ils dépendent les uns des autres, ils dépendent de l’action et du soin prodigué par les autres. Et même s’ils n’ont pas comme nous des structures élaborées, des gouvernements, des institutions, cette collaboration se maintient. Dans notre cas, il est clair que nous dépendons entièrement des autres. Le fondement d’une vie heureuse se construit chez les autres, avec les autres. De ce fait il semble évident, que si nous sommes si interdépendants, il est indispensable que nous sachions nous relier aux autres de manière positive et constructive.
Cette interdépendance se ressent même au travers de notre existence biologique, nous sommes liés par cette affection. Le nouveau né dépend entièrement de sa mère ou de celui ou celle qui prendra soin de lui, et en retour, spontanément, il est entièrement tourné vers cet autre qui prend soin de lui, qui lui manifeste de la tendresse. Sa survie dépend de cette relation. À toutes les étapes de la vie, nous avons besoin de donner et de recevoir ces marques d’affection. C’est dans notre nature, d’être en harmonie avec elles.

Sur le plan de la santé, lorsqu’on se trouve entouré de personnes qui manifestent des sentiments positifs, on se sent mieux et en meilleure santé. En revanche si on est dans un environnement hostile et que nous vivons dans l’insécurité, la peur, le stress, nous nous sentirons non seulement très mal en nous-mêmes mais notre santé s’en ressentira également. Un esprit calme et paisible est un facteur essentiel. La peur, la colère, la haine brisent notre intérieur. Or le calme vient de l’intérieur. La confiance qu’on a de pouvoir faire face aux forces extérieures vient de l’intérieur. Nous avons besoin que soient absentes ces émotions négatives car c’est en fonction de la qualité de notre intimité que nous jouirons du calme et de la paix intérieurs. Cette force nous vient aussi de notre relation avec les autres. Réciproquement on doit être concerné par les autres, et conduire notre vie de manière honnête, transparente, avec franchise et sagesse, et c’est cela qui est la clé du calme et de la force intérieurs. C’est aussi cela qui nous permet, lorsque que nous faisons face à des situations difficiles, de dissiper la colère et la haine, de les empêcher de naitre dans notre esprit. La clé de ce calme intérieur, c’est d’avoir bon cœur, c’est la bonté altruiste.

Je pense qu’il faut vraiment apprendre à apprécier l’importance des marques d’affection que nous avons reçues et que nous sommes capables de donner, et à ce propos je peux vous raconter mon histoire et celle de ma mère. Ma mère était une paysanne du nord-est, illettrée et très simple, mais c’était une femme de très grand cœur. Enfant, j’étais le plus jeune de la fratrie, naturellement la mère a une affection plus particulière à l’attention du plus jeune, de ce fait, j’étais un peu capricieux. Je recevais énormément d’affection, elle me gâtait trop. Dans les villages, dès qu’on est en âge de marcher, on ne se fait plus porter, mais j’aimais bien cela et je désirais toujours que l’on me porte. Sur les épaules de ma mère, je la guidais en tirant l’oreille gauche pour aller à gauche, l’oreille droite pour aller à droite, lorsqu’elle n’obtempérait pas, j’étais un peu agressif, je tapais des pieds — à mesure que Sa Sainteté mimait les mouvements à droite puis à gauche en riant, la salle riait à son tour. Quoiqu’il en soit, je me suis rendu compte plus tard que c’est le grand cœur de ma mère, par toutes ses marques d’affections qu’elle m’a accordé, c’est elle qui a planté en moi les graines de la compassion. Tous autant que nous sommes ici, et à l’extérieur de la salle, nous sommes tous nés d’une mère nous avons en nous-mêmes les graines de cette compassion.
On trouve dans quelques textes du bouddhisme, des histoires qui racontent que certains grands maîtres sont nés d’une fleur de lotus, et je me demande, à demi en plaisantant, est-ce que cela veut dire qu’ils vont éprouver de la reconnaissance et de la compassion envers un lotus ? Nous sommes chanceux parce que nous pouvons apprécier la bonté qu’on nous a donnée. Pour bien saisir l’importance de cette bonté de cœur, regardons dans notre voisinage. On y trouvera des gens qui sont capables de manifester beaucoup de marques d’affections, même s’ils sont matériellement pauvres, on constate qu’ils sont heureux. À l’opposé on peut très bien constater au sein de familles extrêmement riches des gens qui ne se font pas confiance, qui se jalousent, et en dépit de leur richesse, ils ne sont pas heureux. Si on possède les qualités humaines fondamentales, cela nous suffit, le bonheur véritable vient de l’intérieur. Et par chance le potentiel de développer un grand cœur ne dépend pas des conditions extérieures, nous avons la possibilité de le cultiver et de la magnifier.

La science corrobore cette façon de voir les choses, en particulier les sciences médicales. J’ai pu à de nombreuses occasions dialoguer avec des médecins. Le fait d’être libéré du stress, d’avoir l’esprit calme, nous aide à conserver la bonne santé, si nous sommes plus sereins et moins anxieux cela facilite également le déroulement d’un traitement. À l’inverse, lorsque nous sommes en proie à la colère, à la haine, c’est comme si ces sentiments nous dévoraient de l’intérieur. Un esprit calme est bon pour le système immunitaire et le renforce. Cela nous ramène un cette notion de compassion et de bon cœur. J’ai rencontré un scientifique américain qui s’est aperçu que les personnes qui employaient dans leur discours le plus souvent les mots « je, moi, le miens » étaient plus susceptibles de faire des crises cardiaques. Le fait d’être excessivement centré sur soi-même, créé des perturbations, on se sent en perpétuelle insécurité, on garde ses distances, on n’a pas confiance en l’autre, on ferme nos portes intérieures aux autres. Lorsqu’on est prêt à témoigner des marques d’affection, de compassion, on s’ouvre aux autres et avec les autres, on se sent avec eux comme dans une grande famille. Nul besoin de faire de la publicité à propos de soi, nul besoin de se mettre en avant, d’adopter une attitude artificielle. J’essaie toujours de me considérer comme un simple être humain, quelle que soit la personne que j’ai en face de moi, je m’ouvre à mille personnes comme je m’ouvre à une seule, de la même façon. C’est une attitude extrêmement utile pour calmer l’esprit, lorsque tout est trop formel, l’esprit n’est pas à l’aise. En 1954, quand je me suis rendu en Chine, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup trop de protocoles, avance de deux pas, recule de deux pas, fais une courbette, c’est complètement artificiel. Lorsque j’ai rencontré Mao dans l’intimité, j’étais en face d’un être humain.

Un esprit sain dans un corps sain, les deux sont fondamentalement liés. Le fait d’avoir su cultiver un certain calme mental en dépit de toutes les difficultés, me permet de conserver ma joie de vivre, et ma bonne santé. Quand je vois Stéphane Hessel à 94 ans se déplacer sans canne, je suis sûr qu’il a un secret et que ce secret c’est d’avoir un grand cœur, un cœur chaleureux. Il m’a dit avoir écrit « Indignez-vous ! », s’indigner contre l’injustice, n’est ce pas là une preuve de compassion ?

Dans le passé, le monde était plus grand, les distances étaient plus longues à parcourir, les peuples plus éloignés. La plupart de ce qui nous affecte aujourd’hui, l’économie, le réchauffement climatique, l’accroissement de la population, ce sont autant de problèmes qui concernent l’ensemble de l’humanité. En ce sens, le monde est devenu plus petit. Maintenant le bien-être d’une nation, le bien-être d’une famille ou d’une personne dépend d’une solution globale, nous sommes tous affectés par les décisions globales qui sont prises universellement. C’est la reconnaissance de cela qui doit nous faire prendre la mesure de l’enjeu. Nous devons sincèrement promouvoir le sens de la coopération qui s’étend à l’ensemble de l’humanité. Et pour qu’il puisse y avoir une coopération, il faut avoir une vision large des choses, or cela se construit sur la confiance. La confiance est basée sur l’honnêteté, le fait de se comporter de façon transparente. L’honnêteté entraîne la confiance et avec la confiance peut naître l’amitié. Si nous avons des comportements égoïstes, il est très difficile de développer l’amitié. Nous devons faire des efforts sincères et soutenus afin de développer la bienveillance, l’amour altruiste.

Cela ne peut se faire qu’à travers l’éducation.

Même les plus merveilleuses des religions ne pourront être universelles. Seules les valeurs transmises à travers l’éducation sont universelles. Comment faire alors pour que ces valeurs humaines soient plus présentes dans nos éducations ? Car cela semble manquer à l’éducation moderne. Ne serait-ce qu’en regardant la BBC ces derniers jours, je fais le triste constat de cette absence. J’ai l’impression que cette violence, troublante dans un pays civilisé, tranquille, où la société est depuis longtemps démocratique, cela est à questionner. Constater de tels comportements m’a profondément choqué. Il me semble que quelque chose manque dans l’éducation et a conduit ces jeunes à commettre de tels actes. Si on favorise la paix, le dialogue dans l’éducation, il y aura plus de chance que chacun puisse se comprendre. La notion de non violence et la promotion de la paix pourraient avoir une influence sur les comportements.

En France il y a une bonne éducation. La révolution française, les lumières ont contribué à cela. Il faut continuer de penser l’éducation, et ne pas nécessairement critiquer tout le monde, tout le temps, continuer à faire des recherches, trouver un antidote à la violence et la malveillance.
L’une des attitudes et des qualités que nous devons développer le plus, c’est le sentiment de responsabilité globale. La paix dans le monde ne naît pas de quelques prières, nous devons agir, chacun d’entre nous doit agir, nous devons tous faire quelque chose et agir avec persévérance pour changer notre attitude.

Le XXe siècle a été le plus sanguinaire de toute l’histoire de l’humanité. Si nous pouvions seulement en tirer les leçons et construire un siècle de dialogue, pour résoudre les conflits. Lorsque nous avons des problèmes nous devons nous asseoir face à face, et parler — le public applaudit.

Il existe plusieurs approches : introduire d’avantage les notions de valeurs humaines au travers de l’éducation et de façon séculaire ; réduire le faussé qui sépare les riches et les pauvres aux niveaux international et individuel ; faire en sorte de réduire la corruption et toutes ces autres formes de conduites qui minent notre société. Nous avons besoin de volonté, de détermination, et cette force ne peut venir que de l’intérieur, si nous nous sentons le plus intimement concerné par le sort de l’humanité.

Et c’est cela qui je voulais partager avec vous. »

La Dalaï Lama est ensuite allé s’installer sur le canapé près de Stéphane Hessel qui l’a chaleureusement applaudi et remercié. Matthieu Ricard a ensuite posé les questions du public à Sa Sainteté :

« S’engager en politique est-il compatible avec une vie spirituelle ? Ne finit-on pas par sombrer dans plus de confusion de l’esprit ?

C’est une bonne question, je me rappelle qu’en Inde, il y a quelques années, l’un des ministres d’une province qui voulait faire preuve d’humilité, disait à son sens que la carrière politique était incompatible avec la spiritualité. Je ne suis pas d’accord. L’état d’esprit d’un homme politique affecte des millions de gens. Il est essentiel que le politicien puisse cultiver des valeurs humaines au moyen d’une certaine spiritualité. Si un ermite a de mauvaises pensées, ce n’est pas grave, elles n’affecteront personne. Par contre les actes et les pensées d’un politicien auront de l’influence sur beaucoup de gens. Il est donc nécessaire que chaque politicien ait des valeurs. Cela ne veut pas dire que des chefs religieux doivent diriger des nations, ils le peuvent, sur le plan spirituel. Dans mon cas, je continuais à avoir une position un peu duelle, au cours des dernier mois, j’ai mis fin à cela et j’en suis très heureux.
Il y a quelques temps, j’ai rencontré un groupe d’étudiants indiens qui en représentaient plus de vingt-mille. Ils m’ont dit qu’ils étaient fatigués de la politique, que la politique est sale. Ce n’est pas la bonne manière de se comporter. La politique affecte la nation et le bien-être de chacun, ce n’est pas en se mettant à l’extérieur qu’on peut améliorer les choses. S’il est vrai que la politique est sale, il faut entrer à l’intérieur et la nettoyer — rires dans l’assemblée. Et la meilleure façon de le faire c’est de s’engager en portant ces valeurs humaines : l’honnêteté, la transparence, le bon cœur et la compassion. S’il arrive en France que la politique soit sale, c’est à vous d’acter et de nettoyer la politique française.

Lorsqu’un enfant meurt, comment des parents peuvent-ils retrouver la bonheur après une telle tragédie ?

Tout dépend bien sur, si nous sommes croyant ou non. Si nous croyons en une religion théiste, on doit pouvoir trouver une consolation dans l’amour divin, même si on ne comprend pas les tenants et les aboutissants d’une telle tragédie. Si nous sommes plutôt bouddhistes, dans une continuité causale, la tragédie se prépare de longue date et remonte à des causes très lointaines dans le passé, cela peut nous inviter à avoir moins le sentiment d’être révoltés. Si nous ne sommes pas croyants, nous devons être réalistes, à quel point de sombrer dans le désespoir nous permettra de prendre le dessus sur le drame et de nous rendre utile dans la douleur de nos proches ? Un philosophe bouddhiste, Shantideva, nous dit que lorsqu’une tragédie survient, s’il y a une solution il faut l’appliquer et alors il ne faut pas s’inquiéter. S’il n’y a aucune solution il n’y a alors pas plus de raisons de s’inquiéter et il ne faut pas non plus sombrer dans le désespoir. Pour vous parler de ma propre expérience, quand un de mes tuteurs est mort, quelqu’un en qui j’avais une immense confiance, sur qui je m’appuyais comme on s’appuie sur un roc, sa disparition m’a immensément troublé. Il m’a fallu transformer cela en quelque chose de constructif, la seule façon que j’ai trouvée, c’est de me rendre digne de sa mémoire et de son enseignement, et notamment celui de mener une vie constructrice.

Nous avons une tendance à culpabiliser facilement, quelles sont les causes et comment peut-on s’en libérer ?

Dans le cas des spiritualités non théiste on met l’action sur les lois de causes à effets, il est fort possible que nous ayons fait des erreurs par le passé, on peut éprouver du regret si on a commis des erreurs et ne pas se sentir déprimé ou se sentir coupable, regretter c’est aussi se dire qu’on peut remédier à ces erreurs. J’ai la capacité de créer de nouvelles conditions et de ne pas répéter ces mêmes erreurs, cela réduit les effets négatifs de l’erreur qu’on a pu commettre. Je pense que c’est la meilleure façon d’utiliser ce sentiment et d’être en paix pour progresser.

Comment soutenir un proche qui subit une dépression ?

Lorsque nous tombons en dépression, que nous somme en mal-être, tourmenté, cela est dû à un ensemble de causes et de conditions. Il faut d’abord se livrer à une investigation. Quelles sont les causes et les racines qui affectent mon état mental, c’est cela qui va nous aider à identifier notre mal. Concernant la mort de mon tuteur, j’étais fort malheureux, en essayant de comprendre mon trouble, je suis allé à la racine profonde des causes de ma souffrance et une fois ces causes identifiées, j’ai pu les combattre. Par ailleurs, face à de telles difficultés, si on les regarde de trop près, si on a le nez dedans pour ainsi dire, on n’est pas capable de prendre une certaine distance. Si on regarde de plus loin, on parvient à comprendre que de telles difficultés affectent aussi des millions d’autres personnes dans le monde. D’autre part je pourrais considérer ces difficultés sous différents angles. À distance, on voit le problème sous toutes sortes d’angles. En 1959, j’ai perdu mon pays, c’est un événement qui m’a très fortement attristé, mais le fait d’être parti à travers le monde m’a ouvert toutes sortes d’opportunités et de possibilités, ce qui m’a permis de considérer ce problème sous un angle différent.

Dans notre monde où l’argent est devenu le maître, dans ce monde où il devient de plus en plus difficile de vivre, comment faire pour garder l’esprit enthousiaste et confiant en l’avenir ?

Je crois que nous devons développer une manière plus holistique des choses. Certes l’argent a une importance et son usage participe à notre bien-être, mais c’est loin d’être le seul facteur qui nous permet de construire notre bonheur. Considérons tout ce qui nous permet de développer le sentiment du bonheur. Le facteur humain, comme l’amitié, cela ne peut pas s’acheter, ni se contraindre, c’est uniquement par la bienveillance l’ouverture et la chaleur, qu’on peut se faire un ami. À un animal, ça lui est complètement égal de savoir si son maître est riche ou pauvre, ce qui compte c’est la manière dont il est traité. On m’a donné quand j’étais jeune un perroquet. Très joli. Un de mes tuteurs l’aimait beaucoup et était très gentil avec ce perroquet, dès qu’il s’approchait, le perroquet reconnaissait même le bruit de ses pas, il était tout heureux à l’idée de sa venue. Le tuteur lui donnait des noix qu’il régurgitait en partie pour les lui redonner. J’ai alors éprouvé un peu de jalousie. Pourquoi le perroquet n’était-il pas aussi gentil avec moi ? Je lui ai donné quelques noix mais cela l’intéressait moins. Alors je l’ai tapé avec un petit bâton sur le nez (rire dans l’assemblée), et là, c’était terminé. Il n’y aurait plus jamais d’amitié entre nous. Il n’y a que la compassion qui nous lie avec l’autre.

Comment peut-on accompagner quelqu’un sur le point de mourir ?

Peu importe sa croyance. Quoi qu’il en soit, concernant les derniers moments de la vie, il est essentiel de favoriser la sérénité. Il faut soi-même avoir cette sérénité à l’approche de la mort, il ne faut pas avoir trop d’attachement à ce qu’on laisse derrière nous, cela trouble notre sérénité. C’est la fin de la vie, il faut demeurer en vie sans s’attacher à ce qu’on laisse derrière et avoir l’esprit tranquille. »

Mettant fin à la séance de questions, réponses, le Dalaï Lama tient à remercier tous ceux qui sont venus l’écouter.

« Je voudrais vous dire que je suis très heureux d’avoir passé ces trois jours à Toulouse pour un enseignement et puis aujourd’hui pour partager avec vous des pensées sur les grands défis de notre monde moderne. Je remercie le public, ceux qui ont organisé l’événement. Je vous remercie pour la manière attentive avec laquelle vous avez écouté ce que j’avais à dire, d’avoir pris du temps pour venir ici, alors que vous auriez pu aller gagner de l’argent ou en ce weekend férié, faire un pique-nique dans un parc.
Je pense que nous devons réfléchir très sérieusement au fond de nous-mêmes et utiliser ce qui nous semble être utile et ne pas écouter superficiellement. Si dans ce que j’ai dis il y a des choses que vous trouvez utile, utilisez-les, sinon, laissez-les tomber, n’en soyez pas inquiets. »

J’ai quant à moi spontanément envie de rebondir sur beaucoup de points de ce discours. Sur l’affection notamment, affection du corps, affection de l’âme, faisant référence à mon article précédent sur Spinoza. Ensuite sur cette particularité de l’homme que précise le Dalaï Lama, concernant sa sociabilité naturelle, l’animal politique évoqué par Aristote, et réfuté plus tard par Hobbes et Rousseau d’une autre façon. Aussi, cette reflexion utilitariste, du plus grand bonheur pour le plus grand nombre de John Stuart Mill, que chacun à droit à ne pas souffrir et au bonheur. Cette compassion peinte dans les tableaux de Greuze, et décrite dans les « Salons » de Diderot sous le nom de commisération et qui constitue une pédagogie des sentiments, nous inclinant à parfaire notre comportement moral. Également ce thème qui m’est si cher, de la relation, de notre possibilité d’exister par rapport aux autres, à travers eux et avec eux. Mais cela fera l’objet d’un prochain article. En attendant, pour tous ceux qui souhaiteraient publier ce contenu sur leur blog, n’oubliez pas de préciser que ce sont des notes que j’ai prises au vol sur une traduction de Matthieu Ricard, faite en alternance avec le Dalaï Lama qui lui parlait en anglais, et qu’elles peuvent donc par conséquent comporter quelques erreurs.

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S’indigner, résister, créer, un débat / conférence d’Edwy Plénel en Arles

Par où commencer ? Peut-être l’ai je déjà fait, peut-être suis-je en train. Commencer, mais commencer quoi ? Je ne sais pas bien non plus. Pourtant les idées bouillonnent, les envies naissent, l’oreille se tend, le coeur s’entame, je suis dans la brèche, j’écris, je témoigne et je crée.

Je suis aux Suds à Arles depuis hier, 11 juillet 2011, pour encore tout le reste de la semaine. Chaleur de plomb, bières et tapas, programmation éclectique, culture et farniente, quel moment plus idéal pour se mettre au diapason du monde, se laisser porter par ce qui vient, ce qui passe et vous attrape au détour d’un évenement inattendu. C’est ainsi qu’aux alentours de 13h30, assi à une table en terrasse, impatient de voir arriver l’omelette que j’avais commandée, je consulte le programme du festival récupéré je ne sais où. Un titre m’interpelle : « s’indigner, résister, créer, les lundis de médiapart avec Edwy Plénel ».

Je me questionne sur votre identité Monsieur le Journaliste.

Je me remémore alors le visage sympathique mais non moins determiné du patron de médiapart, me laissant toujours entre deux impressions, discret mais présent, amusé mais sérieux, partisan mais objectif, difficile de cerner le personnage. La mémoire c’est autant d’images qui surgissent de manière plus ou moins cohérente, liées les unes aux autres, les mots, les sons, les odeurs, les sensations en sommes, un tissage plus ou moins dense et riche, celui de notre imaginaire. Dans ce fourbi de liens, je revois ces images de télévision qui montraient Monsieur Plénel atablé avec un groupe de stars du PS, à l’époque cela m’avait posé question, était-il à sa place de journaliste en se rapprochant autant d’un camp alors qu’il conduisait par ailleurs des attaques contre le camp adverse ? Au fond devait-on lui en vouloir de pencher à gauche tout en dénonçant les malversations commises à droite ? En tout cas, moi pas, mais malgré ce, je me demandais qui était cet homme ? Était-il un militant, un journaliste, un homme de pouvoir, de conviction, un entrepreneur ? Ne pouvait-il pas les être tous à la fois, sans qu’on lui reproche pour autant un cumul d’identités, ou même un conflit d’identités ? Qui donc était, qu’est donc cet homme à la moustache ? Cette moustache, que je lie à celle de Brassens, ou encore à cette époque de ma jeunesse où mon père portait encore la sienne. Au delà de la caractéristique physique, tous les trois étaient reliés me semble-t-il, par une certaine sensibilité, seule capable de faire cohabiter douceur et honnêteté — deux exigences difficiles à tenir, tant il faut parfois combattre la malhonnêteté — mais comment se battre avec douceur sinon avec sensibilité ? Comme pour mon père, comme pour Brassens la musique était secondaire. Primeur aux amis, aux mots, au sens et aux valeurs, au pays où tous ceux-là s’enracinent. Je me rappelais enfin que l’homme m’avait touché quelques mois plus tôt lors d’une émission sur France Culture. De toutes ces relations dans mon esprit, je cernais Edwy Plénel entre ces horizons, avais-je raison d’entretenir ce préjugé, quand bien même fût-il exorable ? J’allais quoi qu’il en soit essayer de me rapprocher d’une idée plus claire.

J’arrivai en retard et rentrai donc discrètement, faisant le tour de la salle pour éviter de perturber l’orateur et son auditoire. Je fus d’abord surpris de constater qu’Edwy Plénel était seul en scène, assis derrière un micro. D’ordinaire les orateurs sont présentés ou accompagnés de quelqu’un qui les introduit, sans doute avais-je loupé cette introduction. Par ailleurs, quand ils sont seuls, on a coutume de les voir debout, derrière un pupitre… Bref cela me laissait un drôle de sentiment, je croyais me souvenir avoir lu « débat » dans la présentation, dans ce dispositif, il n’y avait que lui et nous. Soit ! Voilà le débat qui était suscité ou attendu peut-être, entre lui et nous, et surement quelque part, entre nous, cela suffisait bien.

Le discours semblait partir dans tous les sens, c’était l’apparence, au fond chaque chose se liait à une autre. Quelques piliers apparaissaient, quelques points d’ancrage, comme les révolutions arabes, notre histoire, notre passé, mais également donc notre avenir commun. J’aurais d’ailleurs ici du mal, sans avoir pris de notes, à retracer fidèlement le parcours de sa pensée sans trahir son cheminement ; mes mots donc, ce texte que je livre, s’inspireront de l’esprit de la rencontre, disparate dans le contenu, déconstruite dans la progression, mais liée dans l’ensemble autour du thème proposé qui jusqu’à l’issu de l’échange ne m’avait pas paru aussi évident.

S’indigner.

Comment ne pas ? Réellement comment ne pas s’indigner contre le pillage des droits fondamentaux ? Pillage, oui parce qu’il s’agit bien d’un vol. Ces droits de l’homme et du citoyen qui partout dans le monde sont bafoués, usurpés par des dictateurs et que la France, pardon, que le gouvernement représentant (soit-disant) le peuple français, a pris soin de ne pas dénoncer, de soutenir implicitement ou explicitement par consentement. La dignité, scandée par les citoyens tunisiens et égyptiens comme une valeur essentielle, celle de rester debout, face à l’oppresseur qui n’est rien de plus qu’un homme, rien de moins qu’un tyran, est au coeur du combat. La dignité, c’est tout ce qu’il reste à un être humain quand on lui a pris son pain et son toit, c’est la chose qu’on défend en tout dernier lieu, avant de mourir. Et nous, majorité d’occidentaux ayant accès à un ordinateur, qui ne sommes pour l’instant ni dans la faim, ni dehors, s’indigne-t-on ? S’indigne-t-on quand sur nos écrans de télévision, on assiste aux palabres franco-italiens, discutant la possibilité, l’éventualité, la difficulté d’accueillir 25 000 tunisiens nouvellement libres au sein de  notre vieille Europe ? Edwy Plénel de nous rappeler que près de 200 000 libyens fuyant le massacre ordonné par Kadhafi ont été accueillis à bras ouverts par les tunisiens, quand nous en Europe, première puissance mondiale, peuplée de plus de 500 millions d’habitants, nous ne pourrions pas accueillir 25 000 citoyens tunisiens, exaltés par la liberté nouvelle de pouvoir se déplacer dans le monde ? N’allons nous pas, nous, chaque année en millions, visiter, habiter, nous installer dans d’autres pays que celui de notre origine, nous qui avons la liberté de le faire ? Est-ce bien normal de remettre en cause au sein de l’Union Européenne, zone de démocratie sociale, la libre circulation des personnes ? Est-ce bien la seule alternative, se protéger de l’autre, se renfermer sur nous-mêmes ? N’y a-t-il pas encore motif à s’indigner quand des organismes privés, quand des banques voraces, avec la complicité des États, grignotent par lambeaux les pays, les institutions publiques qu’ils contribuent chaque jour davantage à dépecer, à démanteler sans que personne ne trouve à y redire ? Doit-on continuer d’entendre que c’est bien fait pour eux, bien fait pour les grecs, qu’ils n’avaient qu’à élire des dirigeants honnêtes qui n’auraient pas falsifié les comptes et qui n’auraient pas pioché dans la caisses, dans la poche des gens ! Comme si cela ne pouvait pas nous arriver à nous, tiens, des dirigeants malhonnêtes ! Ne sommes-nous pas comme eux, spectateurs abrutis par la télévision, hébétés par les discours alarmistes, apeurés de voir nos notes se dégrader, nos taux d’emprunt atteindre des sommets ? Ne sommes-nous pas aussi de bons et honnêtes citoyens, tous, chrétiens, juifs, musulmans, laïques, noirs, blancs, gays, hétéros, allemands, grecs, portugais, français, ou bi-nationaux ?

Se souvient-on au moins d’où l’on vient ? Qui nous sommes ? Reparlons un instant de ces débats sur l’identité nationale qui n’ont eu pour objectif et pour résultat que de diviser les gens. Posons-nous la question de l’identité. Rentrons dans nos intimités et questionnons nos histoires, nos mémoires. « Edwy », Iza se demandait d’où ce prénom pouvait venir ? Edwy Plénel est breton, et nous témoigna son histoire, nous parla d’un de ses ancêtres jugé par un tribunal en langue française qu’il ne parlait pas ou qu’il baragouinait. Ce mot de baragouin que l’on comprend très bien aujourd’hui pour faire partie de notre langue, définit le parler de quelqu’un qu’on ne comprend pas, qui s’exprime de manière inintelligible. Il provient du breton, et signifie du pain, bara, et du vin, gwin, ce pain noir et ce vin que l’on donnait aux bagnards qui ne parlaient pas un mot de français et qui résistaient contre l’armée française. En me documentant un peu, j’apprends que Madame de Sévigné, dans une lettre du 5 janvier 1675 raconte que des soldats français avaient embroché un enfant breton pour le rôtir ! Des français ! Mais non, les barbares, ce sont toujours les autres, mais qui sont ces autres, le sait-on seulement, s’y interesse-t-on vraiment ? L’occasion de citer Montaigne dans ses Essais sur le cannibalisme (texte en note), valait-il mieux manger un homme mort que d’écarteler un homme vif ? « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Nous sommes la France d’aujourd’hui, tous autant que nous sommes par la multiplicité de nos identités, de nos origines, de nos cultures, de nos provenances, par la reconnaissance de l’universalité des droits qu’elle défend, par la volonté farouche de les défendre à notre tour.

Que ne devons-nous pas oublier ? Que l’armée qui a libéré la France de l’occupation, la force française de libération, conduite par De Gaulle, déchu de sa nationalité française par le régime de Vichy (quelle belle arme que la déchéance de nationalité !), comptait 53 000 hommes dont 32 000 « coloniaux » qui n’étaient pas citoyens français, 5 000 étrangers de la légion étrangère et 16 000 citoyens français. 70% des gens qui ont libéré la France, qui ont fait la France telle qu’on la connait dans ses frontières actuelles, n’étaient pas des citoyens français. Mais encore, que ne devons-nous pas oublier ? Que c’est au lendemain de la guerre que vont se concrétiser les droits sociaux que nous voyons aujourd’hui se déliter sous nos yeux, glisser comme du sable entre nos doigts, c’est d’ailleurs en 2010 qu’un vieux resistant du nom de Stéphane Hessel a encore la chance nous dit-il, mais peut-être aussi l’obligation, l’engagement, de nous rappeler l’histoire, ce qu’ils, les resistants, ont obtenu pour nous, les peuples libres, au sortir de la guerre. Le droit à la santé pour tous, à la liberté de la presse, à la solidarité intergénérationnelle, le droit à une retraite assurant à chacun de finir ses jours dignement, « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie, le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énérgie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurance et des grandes banques », l’intérêt général devant l’intérêt particulier, c’était la réalité en 1945, c’est en danger aujourd’hui.

Résister.

Devons-nous alors tergiverser sur nos identités comme nous invitent à le faire MM. Guéant, Hortefeux, Besson ou Sarkozy ? Et faire fi de l’histoire de notre pays qu’ils maquillent ou oublient ? Devons-nous laisser les oligarques démanteler la Grèce, le Portugal et tous ceux qui suivront ? Devons-nous nous satisfaire des informations que nous proposent les médias français, heureusement pas tous, mais pour une majorité propriétés de grands groupes industriels ?

Non.

Pensons plutôt comme Edouard Glissant qu’une identité à racine unique est une identité mortifère qui ne pourrait pas survivre, que nos histoires nous composent et que nous qui vivons en France et aimons sa tolérance, sa laïcité, nous qui ne nous cachons pas son histoire dans les détails les plus sordides, mais également dans les lignes les plus belles, nous devons resister. Résister contre un « There Is No Alternative », contre cette idée qu’il n’y a pas d’autre monde possible. Et cette idée là, elle est tenace, elle est pourrie.

Voilà qui pour nous tous, dans cette assemblée, nous convainquait, et chacun des arguments qu’Edwy Plénel avançait nous faisait, je le sentais, converger vers une indignation collective, générale, et salvatrice. Mais que faire de ce sentiment ? Le discours venait de se terminer et je restais sur ma faim. S’indigner, oui, résister, aussi, on savait pourquoi, mais savait-on comment ? Lorsque l’occasion me fût donnée, je saisis le micro et m’interrogeais en public. Je fis d’abord rire l’assemblée quand je dis avoir 31 ans et avoir discuté l’autre jour avec ma mère qui était plus vieille que moi. Cela paraissait évident, et j’avoue que c’était drôle d’un certain point de vue, mais je n’avais pas pensé que cela puisse faire rire. Ce que je voulais dire, c’est que j’avais parlé avec ma mère mais j’avais surtout parlé avec une concitoyenne appartenant à la tranche d’âge qu’on venait d’obliger à cotiser plus longtemps pour toucher une bien maigre retraite à taux plein, amputée par quelques années consacrées à faire notre éducation, à mon frère et moi. On venait de la contraindre par une réforme des plus urgentes, nous avait-on dit, rompant au passage le contrat signé avec l’État lui-même une trentaine d’année auparavant. Et pour cela, elle était descendue dans la rue, manifester, faire la grève, puis elle a dû reprendre le travail, résignée, contrainte une fois encore, pour ne pas perdre trop d’argent et pouvoir payer ses traites. « Qu’est ce qu’on peut faire nous, les petits, contre eux, les puissants ? » m’avait-elle dit, désemparée. « Résister, maman ! Résister ! — Ce n’est pas possible », m’avait-elle répondu, même pas amère, ne pensant même pas que quelque chose d’autre était possible. Ce que je lui affirmais pourtant : « Il y a des alternatives ! — Ah bon ? Mais lesquelles ? »

Créer

Pour moi ici prenait sens le dernier volet de ce débat. Edwy Plénel a souhaité répondre au jeune homme que je suis, à sa question « comment fait-on pour dire à quelqu’un de ne pas avoir peur de l’autre, de ne pas avoir peur de l’avenir, de ne pas se résigner, comment fait-on pour résister ? » il a répondu : « par l’imagination ». Créer, imaginer un autre monde, c’est la marque indélébile de notre empreinte sur lui, comment on décide de l’influencer, reformuler des équations économiques pour que les gens ne soient plus affamés, repenser l’ordre des choses, sentir le pouvoir qui nous appartient et que l’on doit reprendre à ceux qui s’en servent mal, tisser des liens avec les autres, chercher à les comprendre, à les accueillir, à les accepter non comme des barbares, mais comme des miroirs, surveiller notre propre barbarie, exister en redevenant responsables de notre liberté, dessiner, informer, photographier, apprendre, dire, lire et écrire de la poésie, faire ici et maintenant par l’indignation et la résistance, un acte de création, un acte politique, car tout est politique, tout ce que l’homme invente pour investir le monde, pour le rendre meilleur, pour le rendre pire, tout est politique et tout a commencé par l’acte primitif et libérateur de dire Non.

Edwy Plénel, militant, journaliste, breton, français, la liste est non exhaustive et peut s’inventer dans un autre ordre, a choisi d’informer, moi hier, aujourd’hui, j’ai choisi d’écrire, et demain je m’y engage, je créerai encore.

* Michel de Montaigne, Essais, Livre premier, chapitre XXXI, Des cannibales.
Mais ces autres, qui nous viennent pipant des assurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de notre connaissance, faut-il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l’effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture ? Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Aprés avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée.
Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.
Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entré des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.
Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque ; ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. “ Les Gascons, dit-on, s’étant servis de tels aliments, prolongèrent leur vie. ”.
Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.
Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

 

 

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Une interview critique de la Monoforme et des Mass Médias, de Peter Watkins

Dans ce monologue qui nous est directement adressé, Peter Watkins nous parle de son travail sur son film « la Commune (Paris 1871) ». Il nous invite notamment à réfléchir sur la façon « monoforme » de faire du cinéma ou de la télévision, employant des procédés de narration formatés pour capter le spectateur le contraignant dans un rapport hiérarchique et de passivité face au message. Il adresse une sévère et louable critique aux médias de masse, au système éducatif qui l’encourage, à la façon dont ils propagent une mono culture dans un monde globalisé, contribuant ainsi à détruire les liens qu’ont les citoyens avec leur propre histoire et spécifiquement pour les jeunes.
Gardons nous du danger d’un média fascinant, discutons le, changeons les formes de narrations en donnant la possibilité au spectateur de redevenir un sujet actant et réfléchissant le message.
Vilnius, Lituanie, 2001

Peter Watkins, rebond pour la Commune (2001) par Xavier_Aliot

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3 juillet 2011, j’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon à Lézan dans le Gard.

J’avais espoir d’y faire une rencontre…

Mais laquelle ? D’abord, je n’avais personnellement jamais assisté à ce qu’on appelle je crois un « meeting politique », une rencontre politique donc. Bien sûr il m’est arrivé quelques fois d’assister à un discours de maire, dans une plus ou moins grosse commune, mais jamais il ne m’avait été donné l’occasion de rencontrer une « tête d’affiche » nationale.

Il est 14h30, je me gare en épi dans un champ, je remonte à pied l’allée que je venais de descendre en voiture. L’herbe est sèche, le soleil est au zenith, je dépasse quelques couples, les gens me paraissent globalement plutôt âgés, cela se confirme quand je pénètre dans l’enceinte sous un portique bâché, pas de contrôle, circulation libre des personnes, je me sens un peu seul, me demande un peu ce que je viens faire là, l’envie, la curiosité peut-être ? Cela suffisait bien. Avec moi, pour me sentir moins seul, j’avais pris mon carnet, un crayon 2B, le taille-crayon qui va avec, un stylo bille offert par ma banquière, je l’aime bien, le stylo et ma banquière aussi, lui, fait un trait glissant épais et noir, elle, est souriante, jeune et très accueillante. J’ai aussi mon stylo plume rotring, tout ce beau monde casé avec mon téléobjectif dans mon sac d’appareil photo qui pour l’instant est monté avec une focale courte. Je me demande à ce moment là si je pourrais faire les photos que je veux ? Je ferai attention de ne prendre que les personnages publics de toute façon, il est fort possible que bon nombre de gens qui se baladait en ce magnifique dimanche ensoleillé à Lézan, n’ait envie d’apparaître sur le blog d’un illustre inconnu, au même titre que moi d’ailleurs qui me demande à cet instant si j’apprécierais qu’on me vit et me reconnût à un rassemblement d’individus au coeur bien rouge. C’est idiot, au fond, je savais que j’écrirai cet article, contribuant de ce fait à me dénoncer tout seul comme un grand… M’annonçant peut-être ? Étrange rapport à soi-même que de vouloir afficher à l’extérieur, aux yeux du monde, un intérieur circonspect, pour parvenir quelque part à peut-être mieux le saisir, le contrôler, le connaitre, le dire ?

J’avance et passe vite devant une librairie de fortune, cherchant le lieu de l’événement à venir, le discours du candidat du front de gauche. Le rouge des drapeaux du PCF national, et du PCF gardois complète le vert de la végétation, le jaune des typographies répond à celui de l’herbe sèche qui jonche le sol. Je passe devant le stand du parti de gauche, fait littéralement un tour en somme, il y a une scène de concert, quelques buvettes, les gens sont assis, debouts, ils discutent, il se connaissent, quelques enfants courent, j’attrape quelques rares regards de trentenaires, réponds de-ci de-là à quelques vieilles dames qui sollicitaient un sourire de ma part par leurs mines réjouies d’être là. J’arrive enfin sur un côté où l’on a disposé une petite scène, un pupitre de plexiglas, deux micros, d’énormes baffles bien trop robustes pour n’avoir à encaisser que de la voix (j’aurais bien aimer y brancher ma guitare ou y sonoriser ma batterie), quatre places assises sur scène attendant d’être occupées, quelques affiches, une dizaine de personnes patientant là en face, à même le sol ou bien confortablement installés sur des chaises qu’ils avaient pris quelque part. Ce devait être là. Je m’assois par terre et j’attends. L’occasion d’ouvrir mon carnet et de commencer un petit dessin. Rien de bien intéressant, l’attente, tout au plus, l’occasion de susciter la curiosité d’un très jeune homme qui le temps d’un instant a arrêté sa partie de foot pour regarder ce que je faisais.

La première rencontre, manquée…

J’étais moyennement concentré quand soudain, je sens une attention générale se focaliser sur quelque chose qui approchait. Les gens se sont mis à parler un peu plus fort, les personnes devant moi se sont levées et un groupe d’individus a surgit de derrière l’arbre qui était à ma gauche. Quand je compris que la petite foule qui s’approchait entourait la personnalité nationale que nous attendions tous, bien que récalcitrant à l’idée, je fus contraint de me lever à mon tour pour laisser passer le cortège cependant relativement tranquille. Monsieur Mélenchon s’est attardé sur l’affiche agrafée à l’arbre que j’avais vu sans regarder, ce qui me donna l’occasion de lire ce qu’il y été écrit : « La France la belle, la rebelle ». Était-ce ce qui caractirisait la foule d’aujourd’hui ? Des gens fier d’un France belle, je le suppose dans ses valeurs et dans ses aspirations, une France rebelle, insoumise à l’ignominie d’idées malsaines, résistante ? Cela m’en avait tout l’air. Et même si je trouvais ce jeu de mot un peu facile et convenu, l’idée était bien résumée à qui savait la lire.

C’est toujours drôle de se retrouver à quelques mètres de quelqu’un qui ne vous est apparu jusqu’alors qu’en deux dimensions, cloisonné dans le cadre d’un téléviseur, sonorisé par l’intermédiaire de membranes de carbones, véhiculé par un signal électrique. Mes sens étaient piqués et mon cerveau recevait l’image et le son en direct de mes canaux optiques et auditifs. Devais-je m’avancer, me frayer un chemin parmi ces gens si pressés de le rencontrer, de le toucher, de lui témoigner quelque mots d’encouragement ? Si le corps a l’envie, il est immédiatement retenue par l’intellect, que dit-on à un homme que l’on croit à peine connaître et qui ne vous connaît pas ? Que dire d’autre d’attendu, qu’un encouragement, qu’un bonjour Monsieur, je suis ravi de vous rencontrer ? Était-ce seulement vrai, ou de circonstance ? Est-ce que cela aurait vraiment été une rencontre ? Je ne le crois pas. Les hommes se rencontrent en des occasions bien plus lentes et moins tumultueuses, pas au milieu d’une foule quand bien même amicale et bienveillante. Je me résignais à sourire et prenais soin de laisser le passage à ceux qui le désiraient plus que moi. La vague passée, je me rassis pour terminer mes feuillages. Les gens continuaient de venir, munis de chaises, s’alignant sur la bordure des ombres qui se mouvait lentement. J’allais quant à moi, au bout d’une petite heure passée au même endroit devoir me déplacer, abdiquant face à un soleil qui, à force d’une patience infinie, avait fini par me retrouver.

Le meeting.

Quelques minutes plus tard, les gens applaudirent l’apparition de notre quatuor d’orateurs dominicaux. Je rangeai mon carnet, ouvrit mon sac et montai mon téléobjectif sur mon vieux Canon. Début de la séance de shooting. Même si je n’étais pas venu pour cela, j’avoue que c’est assez palpitant de se retrouver dans un lieu où il se passe quelque chose de suffisamment important pour rassembler des gens en si grand nombre, de s’imaginer parvenir à capturer quelque chose de significatif de ce paysage en déclenchant au moment opportun. Un instant dont on reparle, ou tout du moins dont on garde quelques images, quelques souvenirs. Je me rappellai alors ce qui dans mon esprit se rapprochait le plus de cette « première », un concert d’Iron Maiden au Zénith de Montpellier en 97, quelques temps après mes 17 ans, où j’avais presque réussi à toucher la tête de manche de la basse de Steve Harris. C’est assez amusant quand j’y pense, d’avoir été emporté 14 ans plus tôt dans cette frénésie joviale, j’en garde un excellent souvenir. Sans doute étais-je en train de construire le même genre de trace dans ma mémoire, celle de l’extra-ordinaire, de l’inattendu ? Qu’allait-il advenir de cet instant ? Qu’en retiendrais-je ?

Martine Gayraud lança le bal et pendant une heure, la qualité du discours, dans ce qu’il emporte d’arguments, de verve, de style et de fougue est montée crescendo. C’est fou comme l’aisance d’un orateur peut-être remarquable, à quel point la diction, l’intonation de la voix, la force, la fluidité peut nous conduire dans son flot et nous emporter, c’est un veritable talent que Monsieur Mélenchon possède, cela semble naturel, irréfléchi et incalculé, véritable en somme. Ce n’est pas ce que trahissent pourtant les papiers cornés et mainte fois repliés qu’il consulte fréquemment, son stylo et ses lunettes toujours à portée de main soigneusement laissés à disposition dans sa poche de chemise, son livre du moment laissant dépasser une petite dizaine de marque-pages. Cela semble être du travail, de l’entrainement, de l’habitude, une vie en somme, celle de parler au devant des gens, de réfléchir à ce qu’ils attendent, à espérer trouver une écoute et en écho quelques approbations, quelques forces pour réaffirmer la justesse et la légitimité de son action.

« Ces applaudissements, j’espère que ce sont la marque de votre futur engagement ». Une chose qu’a dite Jean-Luc Mélenchon, il disait n’être là que comme porte parole, ne pas être venu célébrer un candidat, mais en appeler à nous, au peuple, à nous qui applaudissions quand son discours nous mettait d’accord, nous rassemblait, notamment, sur l’importance de sauver l’école républicaine du démantèlement qu’elle subit ; sur l’abjecte situation européenne, les milliards que s’empiffrent les technocrates qui ont prêté à la Grèce à des taux indécents, qui maintenant s’abrogent le droit et le devoir de la racheter pour la « sauver », pour enfin en tirer un nouveau profit ; sur encore l’absurdité d’être un peuple tout puissant, souverain, et de subir le sort qu’un petit groupe d’oligarques décide avec l’assentiment de notre bien lamentable résignation, nous qui ne demandons rien qu’à vivre une vie de citoyens honnêtes et tranquilles, et qui acceptons bien malgré nous mais tout de même, d’être affublé par nos gouvernants actuels du qualificatif déqualifiant d’assistés. Voilà donc une première rencontre, celle d’avec ces idées, elles me hantent depuis un certain temps, et peut-être étais-je hier à ce meeting pour bien m’en rendre compte, pour que cela me saute au coeur, la nécessité d’un engagement politique, l’exigence absolue de résister, d’aller avec « allégresse », je vous dérobe ce joli mot Monsieur Mélenchon, affirmer que nous avons le droit de vivre autrement que dans un monde conduit par le profit, la propriété, l’exclusion, l’intolérance, mais qu’au contraire nous sommes solidaires, que nous avons le droit de vivre libres, de gagner notre pain, de quoi nous abriter décemment et de quoi envisager et posséder notre avenir, personne ne peut nous le voler, personne ne doit pouvoir le faire.

« Notre force, c’est notre nombre et notre intelligence ». Alors qu’en tant qu’homme nous sommes tantôt mus par une volonté particulière, tantôt par une volonté générale nous conduisant parfois à nous incliner à profiter du système, l’idéal de Rousseau nous invitait à signer ensemble un contrat social, tous, sans qu’il ne puisse manquer personne, tous pour que chacun ne se soumette qu’à la seule volonté de tous, et non à celle de ceux qui refusent d’obéir à la volonté générale, la voix du peuple. Le nombre, vous, moi, nous. Notre intelligence, c’est celle qui nous dit silencieusement que quelque chose ne va pas, qu’on doit pourtant entendre et écouter alors que dehors le bruit est assourdissant. Entendre le savant, l’historien, le chanteur, le poète, le visionnaire, le citoyen en chacun de nous qui n’aspire qu’à l’émancipation, l’égalité et la liberté.

« C’est alors que je me suis rencontré ».

J’ai entendu un concitoyen, Jean-Luc, faire appel aux poètes et aux rêveurs, je l’ai entendu dire que le travail ce n’est pas lui qui le fera, non, c’est nous. C’est alors que je me suis rencontré. J’étais sans doute venu, ce jour là, pour entendre plus distinctement la voix qui depuis quelques années m’intime de faire quelque chose. De dire mon exaspération, mon émotion, mon sentiment, mon expression, mon indignation face au dysfonctionnement vers lequel certains nous entrainent sans que nous opérions aucune résistance.

Alors oui, je ne fais que quelques photos, je cherche à comprendre la mécanique humaine, j’étudie un peu de philosophie, je fais quelques films, je m’essaye à la poésie, je ne changerai pas le monde, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est de rêver, de croire qu’autre chose est possible, que l’indignation, la résistance, l’écriture, conduisent tôt ou tard à l’action et qu’en étant ce rêveur, je construis mon avenir, et je désire un « Meilleur » pour tous. En écrivant ceci, je crois faire quelque chose, c’est tout juste suffisant mais c’est un premier pas. Et si nous avançons tous d’un pas, tous autant que nous sommes, nous aurons au moins fini de reculer, nous aurons fait un pas vers la seule chose qui nous rassemble et qui vaille le coût de nous rassembler : notre humanité.


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Manifestation contre la réforme des retraites à Montpellier, le 6 novembre 2010

Une fois n’est pas coutume, j’ai voulu retenir quelques images des doutes qui m’animent ces derniers temps, ceux-là même qui conduisent quelques millions de personnes dans les rues, ici celles de Montpellier en ce 6 novembre 2010, alors qu’à Paris, on a voté la loi. Ils sont tout de même là, ces gens qui comme moi se posent des questions pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leur avenir, pour leur pays, pour le monde.
Il y a cette dame, âgée, lumineuse, parmi les ombres, déterminée ou pleine d’hésitation, qui saurait dire ? Ce garçon amusé ? Intrigué peut-être, qui recherche l’attention de son père, visiblement ailleurs…
Cette jeunesse, criante, silencieuse, exubérante et pudique, douce et rugueuse, fragile, oui, insouciante, l’est-elle vraiment ? L’est-elle encore ?
Ce monde de marchandises et de biens futiles, volumineux, polluants et magnifiques qui narguent les drapeaux syndicaux de leurs chromes aiguisés, là, juste derrière, comme une indifférence mécanique tapie dans l’ombre des hommes qui défilent devant eux, pour combien de temps encore ?
Cet homme à la pipe, les sourcils froncés, gêné par le soleil rasant de l’automne, le regard dans le vide, combien de temps l’éblouira-t-il encore ? Nous avons changé d’heure, réglé nos montres sur le monde, avons-nous perdu, gagné cette fois-ci ? Du temps, de la lumière, tant-pis, l’homme à la pipe avance.
La jeune fille, elle, elle s’arrête, elle me regarde, je la photographie, me sourit-elle ? J’avais visé le drapeau plus haut de mon pays la France, mais sur la photo c’est elle que je vois en premier, est-elle en-dessous du drapeau, est-elle au-dessus de tout ? Elle est, à n’en pas douter, à cet instant, Mona-Lisa, énigmatique…
Je m’aglutine et les pétards éclatent, les masses sont brunes, les brumes s’effacent, il y a la foule, les fumigènes, il y a cette marée et ces fumées humaines…
Il y a ces cris qui s’entendent, ses bouches qui s’ouvrent, il y a ces yeux qui hurlent en silence. Il y a ces gens qui avancent, ce regard en arrière, le seul endroit où jamais on ne pense à regarder quand il est question d’avenir. En tout cas, à l’image de cette femme aux lunettes noires qui avance, tous, ce jour-là, faisaient face à quelque chose, j’étais avec eux citoyen, humain, je suis avec eux toujours, et parmi eux toujours je serai.

Contre la réforme des retraites, Manifs à Montpellier

Une génération en France dans la rue contre la réforme des retraites

La jeunesse engagée dans la manifestation Montpelliéraine de novembre

en marge des manifestations de Montpellier, le monde tel qu'il est.

La retraite, l'avenir, moi aussi, j'y pense.

face à face entre la france et sa jeunesse, manifestations montpelliéraines

masses et brumes, foules et fumigènes, marées et fumées humaines...

certains cris s'entendent, d'autres se voient...

un regard en arrière, un endroit où l'on ne pense jamais à chercher son avenir

la CGT fait front aux manifestation anti reforme des retraites à Montpellier

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Pourrie

Il est une musique invisible à l’ouïe nue,
Qui endort les esprits, qui creuse abondamment
Pour y planter l’indigne idée bien convenue
Qu’ainsi tout devrait être et non pas autrement.

Une fois bien apprise, la leçon retenue,
On devient amnésique de son enseignement.
Elle est en nous, mutine, de nous, presque inconnue,
Et pourtant dévorée par notre entendement.

Elle est une eau stagnante, fourmillant de fantômes
Prêts à éclore enfin quand une émeute éclate
Sur le front d’un parvis, dans les rues de Paris,

Défions nous du projet de ce monde où les hommes
Doivent marcher au pas comme de vils automates
Se dire que c’est ainsi, c’est une idée pourrie !

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Peine

L’entreprise est ardue, commencer quelque chose,
Démarrer de zéro, élaborer des plans,
S’évader du cachot qui au cours de trente ans,
Arborait des barreaux sur mon envie de prose…

Je me sens si perdu, souvent. J’en sais la cause :
J’entends crier « Haro » dans mon être dolent
Qui a froid, qui a chaud, qui ne sait, chancelant,
S’il finira ses mots, quittera sa névrose…

J’ai peur d’être mauvais, d’écrire à perdre haleine
Des poèmes sans fond, des vers bien inutiles
Que d’aucuns ne saisissent, même pas moi seul…

Pourquoi la poésie ? Reviens moi, toi, l’aïeul
De ce désir profond, rends-moi l’âme fertile
Dis le moi ! Où je vais ? Que tout ça vaut la peine…

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l’Art interdit aux moins de 18 ans ?

Suite à l’émission de cette semaine du site d’arrêt sur image (que je conseille à tout le monde), j’ai voulu faire un commentaire sur leur forum, et je me suis dit que c’était intéressant d’en parler ici.

Dans la deuxième partie de l’émission on y évoque l’exposition de Larry Clark (on peut trouver quelques unes de ces oeuvres sur ce blog) au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. La ville de Paris a décidé d’interdire aux mineurs l’accès à cette exposition. En effet les représentations qui y figurent pourraient entrer dans les définitions des lois227-23 et 227-24. Selon les juristes de la mairie de Paris, il pourrait y avoir un risque de contrevenir à la loi en proposant cette exposition au public. Alors que dit-elle ?

« Article 227-24 : Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d’un tel message, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende lorsque ce message est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur. (…) »

Comme une loi s’interprète d’un côté, et que de l’autre, il est éminemment difficile de qualifier l’Art, je me suis demandé s’il était tout autant difficile de définir la pornographie ?

fallait-il que je censure ?

Mon vieux Larousse de 91 dit : Pornographique : relatif à la pornographie, Pornographie : Représentation complaisante de sujets, de détails obscènes, dans une oeuvre littéraire, artistique ou cinématographique.

Aïe, la pornographie, c’est de l’art obscène… Que dit le Robert de 92 ? Pornographie :Représentation (par écrits, dessins, peintures, photos) de choses obscènes destinées à être communiquées au public.

Le Robert dit peinture, dessins, écrits, photos mais n’explicite pas l’oeuvre artistique. Sur le site du centre national de ressources textuelles et lexicales (Université de Nancy, en partenariat avec le CNRS et l’ATILF) on trouve deux définitions de pornographie : 1. Représentation (sous forme d’écrits, de dessins, de peintures, de photos, de spectacles, etc.) de choses obscènes, sans préoccupation artistique et avec l’intention délibérée de provoquer l’excitation sexuelle du public auquel elles sont destinées. Et 2. : Caractère obscène d’une oeuvre d’art ou littéraire.

C’est donc bien sur la qualité et le but du message qu’il faut statuer. Si d’un côté le message est artistique, le but étant de montrer à voir pour questionner, réfléchir, éduquer, provoquer, tout ce qu’on veut mais dans aucun cas exciter, le message est bien artistique, il ne s’agit donc pas de pornographie, l’exposition ne tombe pas sous le coup de la loi. Si par ailleurs le fait de constater le caractère obscène (par la présence d’un sexe en érection par exemple) qualifie l’art de pornographique, et donc le message également, l’oeuvre entre bel et bien dans la catégorie que la loi définie, et à ce moment là plus de zizi dans l’art ! Plus d’Egon Schiele, plus « d’origine du monde », et pourquoi pas, plus de grande ou petite odalisque ?

C’est là qu’à mon sens la loi pose problème. Soit elle protège contre la pornographie, ou le X, comme on dirait plus simplement, soit elle protège contre l’art obscène ? Et s’il fallait l’interpréter, lors d’un jugement qui ferait jurisprudence, demanderait-on finalement aux juges de nous dire s’il s’agit ou non d’Art, car là est la vraie question ?

Est ce que cette loi interdit l’art obscène aux mineurs ou la représentation obscéne destinée à exciter le public qui la regarde ? Les deux ? Est-ce la même chose ?

Je propose donc qu’on nous fasse une loi qui définisse clairement, une bonne fois pour toutes, ce qu’est et ce que n’est pas une oeuvre d’Art. Par avance merci mesdames et messieurs les députés/juristes pour vous confronter à cette difficile question que d’autre comme Diderot, Kant ou Hegel, et j’en passe ont essayé de résoudre… en vain !

Pour ceux qui n’aurait pas perçu le caractère ironique de ce que je viens d’écrire, je tiens à être clair. Cette loi, telle qu’elle est rédigée, pourrait d’un certain point de vue, si en plus nos élus lui donnent ce sens en s’en protégeant, interdire, purement et simplement, l’art obscène, l’art qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité et qui par là même contribue à faire évoluer notre point de vue sur le sexe, à questionner nos moeurs…

Si on autorise l’expo à tous les publics (tout en avertissant sur le contenu j’en conviens) on affirme que c’est de l’art, si on l’interdit aux mineurs, on va dans le sens de la loi, et on affirme que ce qu’on expose n’est pas de l’art mais de la pornographie et/ou de la violence.

C’est donc de courage politique que l’on a besoin. Affirmez l’art, plutôt que de le protéger !

A quand un sticker « interdit au moins de 18 ans » sur « l’origine du monde » de Courbet au musée d’Orsay ? Dépêchez-vous Monsieur le Maire d’en interdire la visite aux mineurs, c’est pornographique !!!

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L’esprit

On peut bien ajouter de la coercition
Multiplier les lois, la force dans la rue,
Envoyer la police supprimer les verrues…
Ce n’est pas comme ça qu’on bâtit la nation.

Est-ce que c’est redouter de finir en prison
Qui fait taire ? Mais qui ploie, au bout ? Blanc ou écru ?
Marianne ambassadrice, ce sont eux les intrus,
Désunion, différence, peurs et arrestations…

Où est passé le temps où chacun des enfants
Portait ton nom bien haut, voulait mourir pour toi
En prenant ta défense et mesurant son prix ?

Dans mon pays la France, l’air devient étouffant ;
Nous étions libres, égaux, frères, et au fil des mois,
Ils ont bu ton essence et en ont tué l’esprit.

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Où l’argent est-il parti ?

On découvre récemment qu’il se serait formé un peu partout des petits partis politiques de poche visant à promouvoir, mais surtout à financer les campagnes individuelles. Ceci permettant de contourner la loi votée par les mêmes politiques pour financer les partis. Que dit la loi ? Elle interdit à un particulier de verser plus de 7500€ par an et par parti. En période éléctorale le plafond descend à 4600€, il faut le savoir au cas où ça intéresserait quelqu’un d’entre vous qui aurait ces sommes à dépenser pour financer le manque de créativité. Par ailleurs, si le don est supérieur à 150 euros alors il doit être nécessairement établi par chèque. Enfin depuis 1995, les dons des personnes morales (les entreprises par exemple) sont strictement interdits.

Où sont les idées ? Parait-il qu’une commission se réunirait pour réfléchir sur les conflits d’intérêts. Pour vous messieurs les futurs rapporteurs, j’ai une proposition qui pourrait éventuellement aider cette pauvre petite loi à se faire respecter.

Pourquoi ne pas réfléchir à mettre en place un organisme indépendant chargé de récolter les dons des particuliers destinés à aider le financement des partis politique en France ?

On pourrait même lui donner le nom de « Don aux Partis Politiques Français ». Cà jette comme ordre sur un chèque. Pour chaque don, un bordereau accompagnerait le chèque, avec mentionné le destinataire du don (le parti politique légal, officiel et public), le montant etc. L’organisme disposerait de la liste intégrale des partis politiques existants en france et la présenterait publiquement de manière à ce qu’elle soit connue de tous, et tout, j’ose le rêver, se ferait dans la transparence la plus totale. Cet organisme pourrait être financé grace à un prélèvement aux dons de l’ordre de 0,1% du montant, ça fait toujours plaisir de financer aussi la transparence, l’officine n’aurait besoin que d’un staff réduit, un bon logiciel de compta, et serait soumis à une surveillance accrue de ses comptes par les organismes compétents. Il reverserait ensuite en toute transparence l’argent généreusement distribué par ceux qui soutiennent l’action politique. Il serait même éventuellement envisageable de redistribuer une part de tous les dons à tous les partis politiques proportionnellement au nombre d’adhérents dont ils disposent, ce serait une belle manière de valoriser la démocratie, mais je reconnais que cette dernière idée relève de l’utopie.

Allé cet article est libre de droit, je le propose sous creative commons, partagez le, publiez le, modifiez le, diffusez le si bon vous semble ! À bientôt citoyens !

MàJ rajouté le 23 août 2010, pour tous ceux que l’article a interessé, les commentaires approfondissent le sujet en évoquant notamment l’existence de la CNCCFP, quelques chiffres interessants sont à noter…

somerights20fr

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