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De l’or au Jardin des plantes de Montpellier

Il y a de l’or dans la nature, il y a de l’or dans le temps qui passe, pour celui ou celle qui saura le garder, pour celui ou celle qui sait le regarder. Cheveux blancs ou blonds, hiver, fougères, plumeaux et plumes, pointes piquantes, bouts de bambous, herbes et baies, lumières et ombres, soleil et bijoux, c’est la vie qui s’illumine et qui brille sous nos yeux…

 

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8 février 2012, j’étais près de Jean-Luc Mélenchon à Montpellier.

Ma première expérience de militant.

13h00. Cela faisait bien trois semaines que j’attendais ce départ. Jean-Luc Mélenchon descend à Montpellier pour faire son meeting. Ici à Alès, j’ai entendu dire que 19 bus étaient « bookés », qu’on prévoyait entre huit et dix mille personnes au Parc des Expositions. J’ai envie qu’il y ait autant de monde, j’ai envie de le grossir ce nombre, de le voir de mes yeux et d’en être… Quelques jour plus tôt j’avais appelé Pierre de la section héraultaise du PG, il devait diriger une petite équipe de militant de Gard, ceux qui s’étaient proposés pour aider. La réunion était prévue pour 14h, il était donc temps de décoller.

Au compteur de ma clio, le thermomètre affiche -2°. Je n’ai jamais fait ça auparavant, militer, aider à l’organisation d’un meeting de quelque envergure que ce soit. Il s’est passé des choses dans mon coeur et dans ma tête depuis ma première rencontre avec Jean-Luc Mélenchon à Lézan lorsqu’il était venu dans notre département, en juillet de l’an dernier, lancer sa campagne. J’ai suivi cet élan que me dictaient ces mots et qui résonnent encore en moi, « ces applaudissements, j’espère que c’est une marque de votre futur engagement ! ». Nous y sommes, au coeur d’un engagement nécessaire, solide et vigoureux. Depuis juillet l’an dernier, la chaleur nous a quitté, aujourd’hui, il fait froid, dans les foyers européens et les foyers français, dans les rues, dans les esprits, et j’ai une flamme qui brille au fond de moi, rouge, vive, je veux croire qu’elle peut s’exalter encore…

14h10. Une vingtaine de voitures est garée sur le parking nord. Entre les Hall 10 et 12 des gens s’activent au loin, un peu partout des affiches de campagne, « Pouvoir au peuple », je sors mes gants, attrape mon sac à dos dans lequel j’ai mon appareil photo, ferme ma veste, noue mon écharpe, puis me dirige vers l’entrée. « Bonjour, je suis Xavier du PG, je cherche Pierre, nous avions rendez-vous à 14h », « Entre » me répond-on. Quelques minutes de flottement, les gens vont et viennent d’un hall à l’autre, j’interpelle quelques personnes, je demande si quelqu’un peut me renseigner, les gens sont soigneusement et joyeusement occupés à leurs tâches, les uns collent des affiches sur des cartons, les autres attachent et découpent des bouts de ficèle, d’autres encore empilent des tracts, « Pierre ? Je ne sais pas qui c’est, me dit-on, demande de l’autre côté, c’est là qu’ils organisent tout ». Je n’ai pas encore de badge, à la porte en face, le préposé à la sécurité me demande d’attendre, ils vont le prévenir que quelqu’un vient d’arriver. Je n’ai pas à attendre beaucoup pour voir un homme couvert d’un chapeau fedora, vêtu d’un perfecto de cuir marron, jean et chaussures assortis se diriger vers l’extérieur. Il semble préoccupé, autour de lui, ça court dans tous les sens, il me glisse « nous sommes au parking ce soir, on doit s’occuper de l’arrivée des bus, attends-moi là, j’arrive dans 10 minutes. »

Au boulot maintenant

Ça y est, ça commence. Pierre me file mon badge « Organisation », direction le parking, il faut charier des barrières de métal et organiser les différents espaces pour accueillir, public, presse et bus. Autant dire que mon attirail de journaliste amateur ne sera pour l’heure d’aucune utilité. J’ai par ailleurs bien fait de ne pas oublier mes gants et de m’être couvert de quelques épaisseurs. Nous sommes une petite équipe de six, je fais la connaissance de Joël qui deviendra mon coéquipier pour la soirée. Plein de vaillance et de vigueur, Pierre attrape deux barrières en un seul voyage. Je veux être aussi fort et gonflé d’entrain, me charge à mon tour d’une paire de barrières métalliques. Le plan change une première fois, une seconde, tantôt il faut fermer telle section de parking, tantôt la grille qu’il était prévu d’ouvrir restera finalement verrouillée. Joël et moi calculons comme nous pouvons le moyen le plus efficace de faire rentrer les 80 bus que nous attendons dans l’espace qui leur sera attribué. C’est un casse-tête, une première, mine de rien, cela n’a rien d’évident… 16h, tout semble approximativement sur les rails, il y a relâche jusqu’à 18. Mes pieds sont gelés, mes gants de cuir laissent passer le froid, ma bouche est engourdie, il est temps d’aller se réchauffer à l’intérieur.

Je demande où peut-on boire un café, on me dit de monter à l’étage. En effet, il y a là une table vers laquelle je me dirige, on me demande aussitôt ce que je veux boire. Je regarde alentour, la pièce est longue, tout au fond, une petite scène est apprêtée, deux mandarines filtre bleu, éclairage « jour » fournissent la lumière à un décors front de gauche. Derrière des tables en épi, des gens s’affairent à des ordinateurs portables, concentrés et studieux. Il y a des caméras, des micros. J’aperçois du regard des visages familiers, je me dirige vers l’un d’entre eux, nous cherchons ensemble où nous nous sommes croisés… dans le Gard, lors d’une assemblée citoyenne organisée dans notre coin. Je lui demande : « il va y avoir une conférence de presse ? » Il me répond par l’affirmative, à 16h30. « Et il y aura Jean-Luc ». Il y aura Jean-Luc.

La conférence de Presse

Ni une ni deux, je cours récupérer mon sac-à-dos. Je ne suis pas très fier, j’ai la dégaine d’un pseudo journaliste amateur, un badge de l’organisation, je circule et remonte à l’étage. Un peu intimidé, je m’aventure au coeur de l’événement. Des câbles électriques plus ou moins gros courent parterre, j’enjambe les blocs d’alimentation, derrière moi un journaliste peste , il n’a pas de courant… J’évite quelques caméras, il y a là les logos de TF1, de l’AFP, de LCP, de France 3, les micros d’Europe 1, les dictaphones du Midi Libre ou de Libé. Il y a aussi cinq ou six photographes. J’aimerai bien avoir leur 24-70mm qui ouvrent à 2,8, ou leur 70-200mm stabilisés, mais j’essaierai de rivaliser avec mon petit 50mm, et mon 55-200 qui n’ouvre qu’à 5,6, j’ai un bon boîtier, tout neuf, ce n’est pas un 5D, mais un 60, j’en suis ravi.

Au loin c’est l’effervescence, le candidat du Front de Gauche arrive accompagné de Martine Gayraud (candidate à la députation dans le Gard) et du maire de Grabels, l’économiste René Revol dont je recueillais quelques mois plus tôt le propos sur la dette lors d’une assemblée citoyenne à Cendras. Je suis en seconde ligne, au sol derrière deux caméras sur la gauche, et tente de me fondre dans le décors. Jean-Luc s’installe, saisit le micro qu’on lui tend puis demande aux journalistes comment souhaitent-ils procéder, le mieux étant qu’ils posent des questions. La conférence commence. On lui demande ses réactions à l’actualité, son positionnement face à François Hollande, son opinion vis à vis du dérapage contrôlé de Guéant sur la hiérarchie des civilisations, puis de la réponse du député Serge Létchimy et son évocation aux « camps de concentration » et au « régime nazi ».

Dans un premier temps, Jean-Luc avoue roder son discours de ce soir et évoque le danger imminent qui nous attend le 21 février où l’assemblée s’apprête à adopter un traité qui n’est même pas encore traduit en français, un texte obscur, un mécanisme européen de stabilité qui prépare et oblige dans un second temps le vote d’un traité visant à encadrer l’austérité, et interdire notamment des déficits supérieurs à 0,5% de P.I.B. (contre les 3% actuels), à contraindre les États à faire valider leur budget par la commission européenne composée des 27 commissaires nommés par les 27 États membres. C’est encore un rapt au peuple. (voir la vidéo à la minute 29). Il met en garde François Hollande et ses camarades du parti socialiste, les intimant d’être présents le 21 février prochain, et de ne pas s’abstenir cette fois-ci, de voter contre ce premier traité qui nous entrainera automatiquement sur le second, et qui entérinera définitivement la rigueur en France.

Jean-Luc est pugnace, répond sérieusement et écoute attentivement chaque question pour y répondre longuement et de manière argumentée. Il fustige au passage Guéant et les glissements nauséabonds qu’il commet, rejoignant et soutenant la réponse que Létchimy lui a adressée. 1h30 plus tard, la dernière question est épuisée, Jean-Luc se prête à une série de questions débout, micro rapproché, ce qu’ils appellent une « interview radio ». Les objectifs s’agglomèrent autour de lui, ça shoote dans tous les sens, je reste derrière mais j’aimerai faire quelques images, c’est le moment… Timidement je m’approche, cherche une fenêtre, cherche un sourire, un regard, Jean-Luc est concentré, il se prête au jeu, et quel jeu… Cela à l’air éprouvant, pas un moment il ne se trouve libéré d’un espace. Quel effet cela a, de voir répété à la centaine, son visage sur toutes ces affiches ? D’être l’objet d’autant de sollicitations ? D’y répondre entièrement, intelligemment et si patiemment ? L’animatrice annonce la fin de l’interview, je me suis remis en retrait, la meute se presse toujours autour de lui, et il s’évade d’un pas déterminé, entouré du staff de campagne.

Retour dans le froid.

18h passées, l’heure de retrouver Joël dehors sur le parking. Déjà un premier bus arrive. Il est en avance, trois bus de sa compagnie viendront le rejoindre une demi heure plus tard. Le temps pour nous de valider notre plan d’organisation avec le chauffeur du premier. Tout semble correct. Avec moins d’appréhension, nous accueillons les premiers bus. Habitués et professionnels, tous les uns après les autres se rangent comme il est prévu. Chaque bus emmène son lot de militants, décorés d’autocollants, munis de drapeaux. Le froid est glacial, rester sur place n’aide pas vraiment à améliorer la situation. J’ai le bas de mon visage qui s’anésthésie peu à peu, mais le coeur y est, les gens ont le sourire, nous remercient de les aiguiller vers l’entrée. Il y a des jeunes, beaucoup de jeunes, des moins jeunes, enthousiastes, tous, c’est une fête immense qui prend forme. Joël et moi échangeons un regard, décidément non, nous ne sommes pas les seuls, d’autres comme nous ont le coeur à gauche et veulent changer ce système qui marche sur la tête. Ils ont bravé le froid et la distance pour se rassembler ici.

20h30, 55 bus sont venus se garer sans incident sur le parking nord, nous fermons la grille, le meeting va commencer, nous n’attendons qu’une chose, c’est rejoindre ce peuple de gauche. Là je me retourne, on m’interpelle… Samantha et Olivier, deux amis viennent m’embrasser, ils sont venus voir le candidat que nous soutenons, que je soutiens au quotidien. Ils étaient curieux peut-être, ou agacés aussi, las de m’entendre parler avec tant de véhémence et de bonheur du plaisir que j’ai à me saisir de ces élections présidentielles françaises, et parler encore et toujours de politique, de changement, de révolution, de liberté et d’égalité. Je voudrais qu’ils soient curieux de ce qui m’anime…

Le meeting tant attendu…

Voilà nous y sommes, au milieu de 9000 personnes, nous levons nos têtes et tentons d’apercevoir au loin Jean-Luc Mélenchon prendre possession de la tribune. Comme à son habitude, il démarre la voix posée, saluant la foule nombreuse et remerciant les militants sans qui un tel événements ne serait possible. À voix haute et pour moi-même, je lui retourne ses remerciements. À cent mètres de distances nous commençons une discussion. Et sa voix monte et se hisse comme le poing , nous sommes une assemblée de citoyens libres, nous voulons ensemble faire entendre notre existence, et montrer à ceux qui décident qu’il n’est peut-être plus le temps pour eux de compter sur notre silence.

Plusieurs moments ont succédés dans ce discours, des remerciements puis des rappels aux fondamentaux, au poing serré, levé haut, aux drapeaux rouges lesquels signifiaient fût un temps agité par l’oppresseur : « nous allons tirer », Drapeaux rouges auxquels à son tour l’oppressé brandissait en regard ce même fanion, « Tirez donc pour voir, nous n’avons pas peur de nous battre pour notre liberté ». Il y eut également quelques épisodes pédagogiques, en effet nous devons savoir ce qui s’organise dans les hautes sphères des démocratures, ce qui nous attend à travers les lois qui sont votés dans les instances diverses et variées, les tractations franco-allemandes, le mécanisme de la monnaie, de la dette, nous devons mieux comprendre pour mieux nous défendre.

Plus tard Jean-Luc nous a lu cette lettre qu’un voyageur dans le train lui a transmise en outrepassant les barrières de sécurité.

Monsieur, j’ai toujours voté, toujours a droite comme mes parents et loin sans doute les générations qui m’ont précédées. Pour moi le besoin de liberté primait tout, même la nécessité d’égalité. Je pensais qu’il y avait un pont à travers la fraternité. Je suis un modeste avocat qualifié « d’affaires », je passe ma vie avec des chefs d’entreprises pour vendre et acheter des sociétés. Et pourtant… J’hésite à voter pour vous, j’y suis presque. Je vois chaque jour, le pont de la fraternité s’écrouler, la liberté sans limite de quelques-uns, rompre le contrat social en bafouant l’exigence d’équilibre et d’un minimum d’égalité. J’ai quatre enfants, et je souhaite qu’ils puissent vivre et s’épanouir dans une démocratie. Sans changement radicaux par les urnes, notre pays et l’Europe seront terres de révolutions ou de nouveaux fascismes. Bon courage à vous citoyen, car je ne passerai jamais au camarade d’où mon hésitation. signé Jean-Pierre.

Message signe des temps qui changent alors que les consciences profondes de chaque citoyen s’éveillent aux heures graves que nous vivons, mélancolie heureuse d’une France républicaine, lumineuse qui nous semble disparaitre sous le poids du papier de banque. Où est la république à droite ? Qui soutient encore ses valeurs, criez qu’on vous entende, droite gaulliste ! Où sont-ils au centre ? Pire ! Où sont-ils à gauche ? Sortez de l’ornière dangereuse insufflée par la peur, combattez avec nous les affronts de l’extrême, refusez l’atlantisme, refusez le racisme, refusez ce néolibéralisme absurde qui nous emporte au plus loin de tout intérêt général, résistez ! Ne vous résignez pas !

J’ai la larme qui monte mais je la retiens. Je ne peux cependant pas retenir ce frisson qui remonte le long de ma colonne pour pénétrer ma tête lorsque, soutenu par quelques dizaines de kilowatts, Jean-Luc Mélenchon nous rappelle que

« Le front de gauche à choisi son camp. Nous ne sommes pas de ceux qui regardent par terre quand on se met à parler d’immigration, nous disons quoi ? Qui touche la terre de France est libre, sous la révolution de 1789, qui entre en France, est libre ! Et bien voici que nous restons la France de la liberté, de l’égalité, et justement pour ces deux raisons, de la fraternité. Nous disons que la Xénophobie ne mène nulle part, que le racisme est une stupidité sans nom, que ce que nous vivons ensemble peut être merveilleux ; que ce n’est pas parce qu’il y a dans chacune des religions que le pays connaît, que se soit la catholique, la juive, la musulmane, et d’autres encore sans doute que j’oublie dans cette énumération, quelques énergumène totalement fanatisées, que nous allons les confondre avec la masse des citoyens pacifiques, qui eux n’ont pas de religion et ne se préoccupent pas d’abord de s’opposer à leurs voisins à cause de cela, mais cherchent conformément parfois aux principes que leurs religions leur enseignent, la solidarité, l’amour fraternel, la rencontre des êtres, l’aide mutuelle, Madame le Pen, que vous êtes bête ! »

Un merci ironique au passage à Canal+ d’avoir tronqué la citation dans son reportage du grand journal et occulté tout ce qui précédait cette dernière phrase, l’essentiel en somme.

Vous voulez ne pas donner l’aide médicale d’État aux étrangers clandestins, ils ne leur restent plus qu’à expliquer aux microbes clandestins qu’ils ne doivent pas aller voir ceux qui ont des papiers, parce que les microbes ne sont pas au courant. Et si vous laissez quelqu’un être malade, si vous laissez quelqu’un dans la souffrance, si vous laissez quelqu’un dans le malheur alors pour finir le malheur est contagieux autant que le bonheur peut l’être, et tant qu’à faire la contagion, nous préfèrons faire celle du bonheur, de l’entraide, de la fraternité, de l’amour !

Jeunes gens, moins durement que quelques uns d’entre vous, moi aussi j’ai été un bicot, moi aussi j’ai été un bougnoul, moi aussi je suis arrivé en me demandant qu’est ce que c’était que ce pays dont mes parents m’avait parlé avec tant de ferveur, et que je voyais parfois traversé de sentiments si bas. Mais j’ai reçu des miens, comme vous des vôtres, non seulement de mes instituteurs, puisque je l’avais à la maison, l’amour de quelque chose qui permet de regarder plus haut que l’horizon, et maintenant que je suis ici à Montpellier, que je sais qu’il y a dans ce département tant de gens, qui sont venus de l’autre côté et comptent sur moi pour dire quelque chose, à toute la méditerranée, la guerre est finie, paix entre nous, amour. Ces enfants, sont nos enfant, nous les avons ensembles, Madame le Pen, la guerre est finie.


Tout est dit, et tout reste à dire. Laissons maintenant nos sourires s’échanger, nos émotions se partager, c’était un moment particulier, un nécessaire regain de force pour tenir la ligne, encore et encore. J’ai rejoint quelques amis, puis je suis retourné voir ce qui se passait au lieu de la conférence de cette après-midi. Les militants étaient attablés autour d’un buffet, Jean-Luc était là. Fatigué, il nous avait beaucoup donné. Je lève mon appareil à quelques reprises pour lui voler une image, il se restaure, mon geste est indécent et je m’abstiens. À droite, à gauche, on me sollicite pour des prises de vue en compagnie du candidat, je m’exécute. Proche de lui, suffisamment du moins pour prendre la photo, je déclenche, puis baisse mon appareil, le groupe se déforme, et Jean-Luc est à quelques centimètres de moi. Il entreprend alors de me dire quelques mots, répondant à mon sourire de remerciement, puis un militant l’interpelle, et le moment se romp.
À cet instant j’étais proche de mon candidat pour la présidentielle, mais tout au long de la soirée, j’étais près de Jean-Luc Mélenchon à Montpellier, près de ses idées. Un jour nous aurons une discussion. Je ne me sentais pas lui prendre un peu plus du temps et de l’énergie qu’il a si généreusement distribués tout au long de cette soirée.

France ! à l’heure où tu te prosternes,
Le pied d’un tyran sur ton front,
La voix sortira des cavernes
Les enchaînés tressailleront.
Le banni, debout sur la grève,
Contemplant l’étoile et le flot,
Comme ceux qu’on entend en rêve,
Parlera dans l’ombre tout haut ;
Et ses paroles qui menacent,
Ses paroles dont l’éclair luit,
Seront comme des mains qui passent
Tenant des glaives dans la nuit.
Elles feront frémir les marbres
Et les monts que brunit le soir,
Et les chevelures des arbres
Frissonneront sous le ciel noir ;
Elles seront l’airain qui sonne,
Le cri qui chasse les corbeaux,
Le souffle inconnu dont frissonne
Le brin d’herbe sur les tombeaux ;
Elles crieront : Honte aux infâmes,
Aux oppresseurs, aux meurtriers !
Elles appelleront les âmes
Comme on appelle des guerriers !
Sur les races qui se transforment,
Sombre orage, elles planeront ;
Et si ceux qui vivent s’endorment,
Ceux qui sont morts s’éveilleront.

Victor Hugo

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Un premier de l’an à Carnon

S’élancer dans l’eau, s’ébrouer et se rouler dans le sable…
Marcher sur l’eau, voguer au milieu de monde, errer à la surface…
Plonger la main dans la mer et cueillir ses fruits…
C’est un premier janvier sur les bords de la Méditerranée.

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S’indigner, résister, créer, un débat / conférence d’Edwy Plénel en Arles

Par où commencer ? Peut-être l’ai je déjà fait, peut-être suis-je en train. Commencer, mais commencer quoi ? Je ne sais pas bien non plus. Pourtant les idées bouillonnent, les envies naissent, l’oreille se tend, le coeur s’entame, je suis dans la brèche, j’écris, je témoigne et je crée.

Je suis aux Suds à Arles depuis hier, 11 juillet 2011, pour encore tout le reste de la semaine. Chaleur de plomb, bières et tapas, programmation éclectique, culture et farniente, quel moment plus idéal pour se mettre au diapason du monde, se laisser porter par ce qui vient, ce qui passe et vous attrape au détour d’un évenement inattendu. C’est ainsi qu’aux alentours de 13h30, assi à une table en terrasse, impatient de voir arriver l’omelette que j’avais commandée, je consulte le programme du festival récupéré je ne sais où. Un titre m’interpelle : « s’indigner, résister, créer, les lundis de médiapart avec Edwy Plénel ».

Je me questionne sur votre identité Monsieur le Journaliste.

Je me remémore alors le visage sympathique mais non moins determiné du patron de médiapart, me laissant toujours entre deux impressions, discret mais présent, amusé mais sérieux, partisan mais objectif, difficile de cerner le personnage. La mémoire c’est autant d’images qui surgissent de manière plus ou moins cohérente, liées les unes aux autres, les mots, les sons, les odeurs, les sensations en sommes, un tissage plus ou moins dense et riche, celui de notre imaginaire. Dans ce fourbi de liens, je revois ces images de télévision qui montraient Monsieur Plénel atablé avec un groupe de stars du PS, à l’époque cela m’avait posé question, était-il à sa place de journaliste en se rapprochant autant d’un camp alors qu’il conduisait par ailleurs des attaques contre le camp adverse ? Au fond devait-on lui en vouloir de pencher à gauche tout en dénonçant les malversations commises à droite ? En tout cas, moi pas, mais malgré ce, je me demandais qui était cet homme ? Était-il un militant, un journaliste, un homme de pouvoir, de conviction, un entrepreneur ? Ne pouvait-il pas les être tous à la fois, sans qu’on lui reproche pour autant un cumul d’identités, ou même un conflit d’identités ? Qui donc était, qu’est donc cet homme à la moustache ? Cette moustache, que je lie à celle de Brassens, ou encore à cette époque de ma jeunesse où mon père portait encore la sienne. Au delà de la caractéristique physique, tous les trois étaient reliés me semble-t-il, par une certaine sensibilité, seule capable de faire cohabiter douceur et honnêteté — deux exigences difficiles à tenir, tant il faut parfois combattre la malhonnêteté — mais comment se battre avec douceur sinon avec sensibilité ? Comme pour mon père, comme pour Brassens la musique était secondaire. Primeur aux amis, aux mots, au sens et aux valeurs, au pays où tous ceux-là s’enracinent. Je me rappelais enfin que l’homme m’avait touché quelques mois plus tôt lors d’une émission sur France Culture. De toutes ces relations dans mon esprit, je cernais Edwy Plénel entre ces horizons, avais-je raison d’entretenir ce préjugé, quand bien même fût-il exorable ? J’allais quoi qu’il en soit essayer de me rapprocher d’une idée plus claire.

J’arrivai en retard et rentrai donc discrètement, faisant le tour de la salle pour éviter de perturber l’orateur et son auditoire. Je fus d’abord surpris de constater qu’Edwy Plénel était seul en scène, assis derrière un micro. D’ordinaire les orateurs sont présentés ou accompagnés de quelqu’un qui les introduit, sans doute avais-je loupé cette introduction. Par ailleurs, quand ils sont seuls, on a coutume de les voir debout, derrière un pupitre… Bref cela me laissait un drôle de sentiment, je croyais me souvenir avoir lu « débat » dans la présentation, dans ce dispositif, il n’y avait que lui et nous. Soit ! Voilà le débat qui était suscité ou attendu peut-être, entre lui et nous, et surement quelque part, entre nous, cela suffisait bien.

Le discours semblait partir dans tous les sens, c’était l’apparence, au fond chaque chose se liait à une autre. Quelques piliers apparaissaient, quelques points d’ancrage, comme les révolutions arabes, notre histoire, notre passé, mais également donc notre avenir commun. J’aurais d’ailleurs ici du mal, sans avoir pris de notes, à retracer fidèlement le parcours de sa pensée sans trahir son cheminement ; mes mots donc, ce texte que je livre, s’inspireront de l’esprit de la rencontre, disparate dans le contenu, déconstruite dans la progression, mais liée dans l’ensemble autour du thème proposé qui jusqu’à l’issu de l’échange ne m’avait pas paru aussi évident.

S’indigner.

Comment ne pas ? Réellement comment ne pas s’indigner contre le pillage des droits fondamentaux ? Pillage, oui parce qu’il s’agit bien d’un vol. Ces droits de l’homme et du citoyen qui partout dans le monde sont bafoués, usurpés par des dictateurs et que la France, pardon, que le gouvernement représentant (soit-disant) le peuple français, a pris soin de ne pas dénoncer, de soutenir implicitement ou explicitement par consentement. La dignité, scandée par les citoyens tunisiens et égyptiens comme une valeur essentielle, celle de rester debout, face à l’oppresseur qui n’est rien de plus qu’un homme, rien de moins qu’un tyran, est au coeur du combat. La dignité, c’est tout ce qu’il reste à un être humain quand on lui a pris son pain et son toit, c’est la chose qu’on défend en tout dernier lieu, avant de mourir. Et nous, majorité d’occidentaux ayant accès à un ordinateur, qui ne sommes pour l’instant ni dans la faim, ni dehors, s’indigne-t-on ? S’indigne-t-on quand sur nos écrans de télévision, on assiste aux palabres franco-italiens, discutant la possibilité, l’éventualité, la difficulté d’accueillir 25 000 tunisiens nouvellement libres au sein de  notre vieille Europe ? Edwy Plénel de nous rappeler que près de 200 000 libyens fuyant le massacre ordonné par Kadhafi ont été accueillis à bras ouverts par les tunisiens, quand nous en Europe, première puissance mondiale, peuplée de plus de 500 millions d’habitants, nous ne pourrions pas accueillir 25 000 citoyens tunisiens, exaltés par la liberté nouvelle de pouvoir se déplacer dans le monde ? N’allons nous pas, nous, chaque année en millions, visiter, habiter, nous installer dans d’autres pays que celui de notre origine, nous qui avons la liberté de le faire ? Est-ce bien normal de remettre en cause au sein de l’Union Européenne, zone de démocratie sociale, la libre circulation des personnes ? Est-ce bien la seule alternative, se protéger de l’autre, se renfermer sur nous-mêmes ? N’y a-t-il pas encore motif à s’indigner quand des organismes privés, quand des banques voraces, avec la complicité des États, grignotent par lambeaux les pays, les institutions publiques qu’ils contribuent chaque jour davantage à dépecer, à démanteler sans que personne ne trouve à y redire ? Doit-on continuer d’entendre que c’est bien fait pour eux, bien fait pour les grecs, qu’ils n’avaient qu’à élire des dirigeants honnêtes qui n’auraient pas falsifié les comptes et qui n’auraient pas pioché dans la caisses, dans la poche des gens ! Comme si cela ne pouvait pas nous arriver à nous, tiens, des dirigeants malhonnêtes ! Ne sommes-nous pas comme eux, spectateurs abrutis par la télévision, hébétés par les discours alarmistes, apeurés de voir nos notes se dégrader, nos taux d’emprunt atteindre des sommets ? Ne sommes-nous pas aussi de bons et honnêtes citoyens, tous, chrétiens, juifs, musulmans, laïques, noirs, blancs, gays, hétéros, allemands, grecs, portugais, français, ou bi-nationaux ?

Se souvient-on au moins d’où l’on vient ? Qui nous sommes ? Reparlons un instant de ces débats sur l’identité nationale qui n’ont eu pour objectif et pour résultat que de diviser les gens. Posons-nous la question de l’identité. Rentrons dans nos intimités et questionnons nos histoires, nos mémoires. « Edwy », Iza se demandait d’où ce prénom pouvait venir ? Edwy Plénel est breton, et nous témoigna son histoire, nous parla d’un de ses ancêtres jugé par un tribunal en langue française qu’il ne parlait pas ou qu’il baragouinait. Ce mot de baragouin que l’on comprend très bien aujourd’hui pour faire partie de notre langue, définit le parler de quelqu’un qu’on ne comprend pas, qui s’exprime de manière inintelligible. Il provient du breton, et signifie du pain, bara, et du vin, gwin, ce pain noir et ce vin que l’on donnait aux bagnards qui ne parlaient pas un mot de français et qui résistaient contre l’armée française. En me documentant un peu, j’apprends que Madame de Sévigné, dans une lettre du 5 janvier 1675 raconte que des soldats français avaient embroché un enfant breton pour le rôtir ! Des français ! Mais non, les barbares, ce sont toujours les autres, mais qui sont ces autres, le sait-on seulement, s’y interesse-t-on vraiment ? L’occasion de citer Montaigne dans ses Essais sur le cannibalisme (texte en note), valait-il mieux manger un homme mort que d’écarteler un homme vif ? « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Nous sommes la France d’aujourd’hui, tous autant que nous sommes par la multiplicité de nos identités, de nos origines, de nos cultures, de nos provenances, par la reconnaissance de l’universalité des droits qu’elle défend, par la volonté farouche de les défendre à notre tour.

Que ne devons-nous pas oublier ? Que l’armée qui a libéré la France de l’occupation, la force française de libération, conduite par De Gaulle, déchu de sa nationalité française par le régime de Vichy (quelle belle arme que la déchéance de nationalité !), comptait 53 000 hommes dont 32 000 « coloniaux » qui n’étaient pas citoyens français, 5 000 étrangers de la légion étrangère et 16 000 citoyens français. 70% des gens qui ont libéré la France, qui ont fait la France telle qu’on la connait dans ses frontières actuelles, n’étaient pas des citoyens français. Mais encore, que ne devons-nous pas oublier ? Que c’est au lendemain de la guerre que vont se concrétiser les droits sociaux que nous voyons aujourd’hui se déliter sous nos yeux, glisser comme du sable entre nos doigts, c’est d’ailleurs en 2010 qu’un vieux resistant du nom de Stéphane Hessel a encore la chance nous dit-il, mais peut-être aussi l’obligation, l’engagement, de nous rappeler l’histoire, ce qu’ils, les resistants, ont obtenu pour nous, les peuples libres, au sortir de la guerre. Le droit à la santé pour tous, à la liberté de la presse, à la solidarité intergénérationnelle, le droit à une retraite assurant à chacun de finir ses jours dignement, « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie, le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énérgie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurance et des grandes banques », l’intérêt général devant l’intérêt particulier, c’était la réalité en 1945, c’est en danger aujourd’hui.

Résister.

Devons-nous alors tergiverser sur nos identités comme nous invitent à le faire MM. Guéant, Hortefeux, Besson ou Sarkozy ? Et faire fi de l’histoire de notre pays qu’ils maquillent ou oublient ? Devons-nous laisser les oligarques démanteler la Grèce, le Portugal et tous ceux qui suivront ? Devons-nous nous satisfaire des informations que nous proposent les médias français, heureusement pas tous, mais pour une majorité propriétés de grands groupes industriels ?

Non.

Pensons plutôt comme Edouard Glissant qu’une identité à racine unique est une identité mortifère qui ne pourrait pas survivre, que nos histoires nous composent et que nous qui vivons en France et aimons sa tolérance, sa laïcité, nous qui ne nous cachons pas son histoire dans les détails les plus sordides, mais également dans les lignes les plus belles, nous devons resister. Résister contre un « There Is No Alternative », contre cette idée qu’il n’y a pas d’autre monde possible. Et cette idée là, elle est tenace, elle est pourrie.

Voilà qui pour nous tous, dans cette assemblée, nous convainquait, et chacun des arguments qu’Edwy Plénel avançait nous faisait, je le sentais, converger vers une indignation collective, générale, et salvatrice. Mais que faire de ce sentiment ? Le discours venait de se terminer et je restais sur ma faim. S’indigner, oui, résister, aussi, on savait pourquoi, mais savait-on comment ? Lorsque l’occasion me fût donnée, je saisis le micro et m’interrogeais en public. Je fis d’abord rire l’assemblée quand je dis avoir 31 ans et avoir discuté l’autre jour avec ma mère qui était plus vieille que moi. Cela paraissait évident, et j’avoue que c’était drôle d’un certain point de vue, mais je n’avais pas pensé que cela puisse faire rire. Ce que je voulais dire, c’est que j’avais parlé avec ma mère mais j’avais surtout parlé avec une concitoyenne appartenant à la tranche d’âge qu’on venait d’obliger à cotiser plus longtemps pour toucher une bien maigre retraite à taux plein, amputée par quelques années consacrées à faire notre éducation, à mon frère et moi. On venait de la contraindre par une réforme des plus urgentes, nous avait-on dit, rompant au passage le contrat signé avec l’État lui-même une trentaine d’année auparavant. Et pour cela, elle était descendue dans la rue, manifester, faire la grève, puis elle a dû reprendre le travail, résignée, contrainte une fois encore, pour ne pas perdre trop d’argent et pouvoir payer ses traites. « Qu’est ce qu’on peut faire nous, les petits, contre eux, les puissants ? » m’avait-elle dit, désemparée. « Résister, maman ! Résister ! — Ce n’est pas possible », m’avait-elle répondu, même pas amère, ne pensant même pas que quelque chose d’autre était possible. Ce que je lui affirmais pourtant : « Il y a des alternatives ! — Ah bon ? Mais lesquelles ? »

Créer

Pour moi ici prenait sens le dernier volet de ce débat. Edwy Plénel a souhaité répondre au jeune homme que je suis, à sa question « comment fait-on pour dire à quelqu’un de ne pas avoir peur de l’autre, de ne pas avoir peur de l’avenir, de ne pas se résigner, comment fait-on pour résister ? » il a répondu : « par l’imagination ». Créer, imaginer un autre monde, c’est la marque indélébile de notre empreinte sur lui, comment on décide de l’influencer, reformuler des équations économiques pour que les gens ne soient plus affamés, repenser l’ordre des choses, sentir le pouvoir qui nous appartient et que l’on doit reprendre à ceux qui s’en servent mal, tisser des liens avec les autres, chercher à les comprendre, à les accueillir, à les accepter non comme des barbares, mais comme des miroirs, surveiller notre propre barbarie, exister en redevenant responsables de notre liberté, dessiner, informer, photographier, apprendre, dire, lire et écrire de la poésie, faire ici et maintenant par l’indignation et la résistance, un acte de création, un acte politique, car tout est politique, tout ce que l’homme invente pour investir le monde, pour le rendre meilleur, pour le rendre pire, tout est politique et tout a commencé par l’acte primitif et libérateur de dire Non.

Edwy Plénel, militant, journaliste, breton, français, la liste est non exhaustive et peut s’inventer dans un autre ordre, a choisi d’informer, moi hier, aujourd’hui, j’ai choisi d’écrire, et demain je m’y engage, je créerai encore.

* Michel de Montaigne, Essais, Livre premier, chapitre XXXI, Des cannibales.
Mais ces autres, qui nous viennent pipant des assurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de notre connaissance, faut-il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l’effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture ? Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang ; car, de déroutes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Aprés avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants ; il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même ; et eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée.
Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci.
Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entré des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.
Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque ; ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. “ Les Gascons, dit-on, s’étant servis de tels aliments, prolongèrent leur vie. ”.
Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires.
Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

 

 

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3 juillet 2011, j’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon à Lézan dans le Gard.

J’avais espoir d’y faire une rencontre…

Mais laquelle ? D’abord, je n’avais personnellement jamais assisté à ce qu’on appelle je crois un « meeting politique », une rencontre politique donc. Bien sûr il m’est arrivé quelques fois d’assister à un discours de maire, dans une plus ou moins grosse commune, mais jamais il ne m’avait été donné l’occasion de rencontrer une « tête d’affiche » nationale.

Il est 14h30, je me gare en épi dans un champ, je remonte à pied l’allée que je venais de descendre en voiture. L’herbe est sèche, le soleil est au zenith, je dépasse quelques couples, les gens me paraissent globalement plutôt âgés, cela se confirme quand je pénètre dans l’enceinte sous un portique bâché, pas de contrôle, circulation libre des personnes, je me sens un peu seul, me demande un peu ce que je viens faire là, l’envie, la curiosité peut-être ? Cela suffisait bien. Avec moi, pour me sentir moins seul, j’avais pris mon carnet, un crayon 2B, le taille-crayon qui va avec, un stylo bille offert par ma banquière, je l’aime bien, le stylo et ma banquière aussi, lui, fait un trait glissant épais et noir, elle, est souriante, jeune et très accueillante. J’ai aussi mon stylo plume rotring, tout ce beau monde casé avec mon téléobjectif dans mon sac d’appareil photo qui pour l’instant est monté avec une focale courte. Je me demande à ce moment là si je pourrais faire les photos que je veux ? Je ferai attention de ne prendre que les personnages publics de toute façon, il est fort possible que bon nombre de gens qui se baladait en ce magnifique dimanche ensoleillé à Lézan, n’ait envie d’apparaître sur le blog d’un illustre inconnu, au même titre que moi d’ailleurs qui me demande à cet instant si j’apprécierais qu’on me vit et me reconnût à un rassemblement d’individus au coeur bien rouge. C’est idiot, au fond, je savais que j’écrirai cet article, contribuant de ce fait à me dénoncer tout seul comme un grand… M’annonçant peut-être ? Étrange rapport à soi-même que de vouloir afficher à l’extérieur, aux yeux du monde, un intérieur circonspect, pour parvenir quelque part à peut-être mieux le saisir, le contrôler, le connaitre, le dire ?

J’avance et passe vite devant une librairie de fortune, cherchant le lieu de l’événement à venir, le discours du candidat du front de gauche. Le rouge des drapeaux du PCF national, et du PCF gardois complète le vert de la végétation, le jaune des typographies répond à celui de l’herbe sèche qui jonche le sol. Je passe devant le stand du parti de gauche, fait littéralement un tour en somme, il y a une scène de concert, quelques buvettes, les gens sont assis, debouts, ils discutent, il se connaissent, quelques enfants courent, j’attrape quelques rares regards de trentenaires, réponds de-ci de-là à quelques vieilles dames qui sollicitaient un sourire de ma part par leurs mines réjouies d’être là. J’arrive enfin sur un côté où l’on a disposé une petite scène, un pupitre de plexiglas, deux micros, d’énormes baffles bien trop robustes pour n’avoir à encaisser que de la voix (j’aurais bien aimer y brancher ma guitare ou y sonoriser ma batterie), quatre places assises sur scène attendant d’être occupées, quelques affiches, une dizaine de personnes patientant là en face, à même le sol ou bien confortablement installés sur des chaises qu’ils avaient pris quelque part. Ce devait être là. Je m’assois par terre et j’attends. L’occasion d’ouvrir mon carnet et de commencer un petit dessin. Rien de bien intéressant, l’attente, tout au plus, l’occasion de susciter la curiosité d’un très jeune homme qui le temps d’un instant a arrêté sa partie de foot pour regarder ce que je faisais.

La première rencontre, manquée…

J’étais moyennement concentré quand soudain, je sens une attention générale se focaliser sur quelque chose qui approchait. Les gens se sont mis à parler un peu plus fort, les personnes devant moi se sont levées et un groupe d’individus a surgit de derrière l’arbre qui était à ma gauche. Quand je compris que la petite foule qui s’approchait entourait la personnalité nationale que nous attendions tous, bien que récalcitrant à l’idée, je fus contraint de me lever à mon tour pour laisser passer le cortège cependant relativement tranquille. Monsieur Mélenchon s’est attardé sur l’affiche agrafée à l’arbre que j’avais vu sans regarder, ce qui me donna l’occasion de lire ce qu’il y été écrit : « La France la belle, la rebelle ». Était-ce ce qui caractirisait la foule d’aujourd’hui ? Des gens fier d’un France belle, je le suppose dans ses valeurs et dans ses aspirations, une France rebelle, insoumise à l’ignominie d’idées malsaines, résistante ? Cela m’en avait tout l’air. Et même si je trouvais ce jeu de mot un peu facile et convenu, l’idée était bien résumée à qui savait la lire.

C’est toujours drôle de se retrouver à quelques mètres de quelqu’un qui ne vous est apparu jusqu’alors qu’en deux dimensions, cloisonné dans le cadre d’un téléviseur, sonorisé par l’intermédiaire de membranes de carbones, véhiculé par un signal électrique. Mes sens étaient piqués et mon cerveau recevait l’image et le son en direct de mes canaux optiques et auditifs. Devais-je m’avancer, me frayer un chemin parmi ces gens si pressés de le rencontrer, de le toucher, de lui témoigner quelque mots d’encouragement ? Si le corps a l’envie, il est immédiatement retenue par l’intellect, que dit-on à un homme que l’on croit à peine connaître et qui ne vous connaît pas ? Que dire d’autre d’attendu, qu’un encouragement, qu’un bonjour Monsieur, je suis ravi de vous rencontrer ? Était-ce seulement vrai, ou de circonstance ? Est-ce que cela aurait vraiment été une rencontre ? Je ne le crois pas. Les hommes se rencontrent en des occasions bien plus lentes et moins tumultueuses, pas au milieu d’une foule quand bien même amicale et bienveillante. Je me résignais à sourire et prenais soin de laisser le passage à ceux qui le désiraient plus que moi. La vague passée, je me rassis pour terminer mes feuillages. Les gens continuaient de venir, munis de chaises, s’alignant sur la bordure des ombres qui se mouvait lentement. J’allais quant à moi, au bout d’une petite heure passée au même endroit devoir me déplacer, abdiquant face à un soleil qui, à force d’une patience infinie, avait fini par me retrouver.

Le meeting.

Quelques minutes plus tard, les gens applaudirent l’apparition de notre quatuor d’orateurs dominicaux. Je rangeai mon carnet, ouvrit mon sac et montai mon téléobjectif sur mon vieux Canon. Début de la séance de shooting. Même si je n’étais pas venu pour cela, j’avoue que c’est assez palpitant de se retrouver dans un lieu où il se passe quelque chose de suffisamment important pour rassembler des gens en si grand nombre, de s’imaginer parvenir à capturer quelque chose de significatif de ce paysage en déclenchant au moment opportun. Un instant dont on reparle, ou tout du moins dont on garde quelques images, quelques souvenirs. Je me rappellai alors ce qui dans mon esprit se rapprochait le plus de cette « première », un concert d’Iron Maiden au Zénith de Montpellier en 97, quelques temps après mes 17 ans, où j’avais presque réussi à toucher la tête de manche de la basse de Steve Harris. C’est assez amusant quand j’y pense, d’avoir été emporté 14 ans plus tôt dans cette frénésie joviale, j’en garde un excellent souvenir. Sans doute étais-je en train de construire le même genre de trace dans ma mémoire, celle de l’extra-ordinaire, de l’inattendu ? Qu’allait-il advenir de cet instant ? Qu’en retiendrais-je ?

Martine Gayraud lança le bal et pendant une heure, la qualité du discours, dans ce qu’il emporte d’arguments, de verve, de style et de fougue est montée crescendo. C’est fou comme l’aisance d’un orateur peut-être remarquable, à quel point la diction, l’intonation de la voix, la force, la fluidité peut nous conduire dans son flot et nous emporter, c’est un veritable talent que Monsieur Mélenchon possède, cela semble naturel, irréfléchi et incalculé, véritable en somme. Ce n’est pas ce que trahissent pourtant les papiers cornés et mainte fois repliés qu’il consulte fréquemment, son stylo et ses lunettes toujours à portée de main soigneusement laissés à disposition dans sa poche de chemise, son livre du moment laissant dépasser une petite dizaine de marque-pages. Cela semble être du travail, de l’entrainement, de l’habitude, une vie en somme, celle de parler au devant des gens, de réfléchir à ce qu’ils attendent, à espérer trouver une écoute et en écho quelques approbations, quelques forces pour réaffirmer la justesse et la légitimité de son action.

« Ces applaudissements, j’espère que ce sont la marque de votre futur engagement ». Une chose qu’a dite Jean-Luc Mélenchon, il disait n’être là que comme porte parole, ne pas être venu célébrer un candidat, mais en appeler à nous, au peuple, à nous qui applaudissions quand son discours nous mettait d’accord, nous rassemblait, notamment, sur l’importance de sauver l’école républicaine du démantèlement qu’elle subit ; sur l’abjecte situation européenne, les milliards que s’empiffrent les technocrates qui ont prêté à la Grèce à des taux indécents, qui maintenant s’abrogent le droit et le devoir de la racheter pour la « sauver », pour enfin en tirer un nouveau profit ; sur encore l’absurdité d’être un peuple tout puissant, souverain, et de subir le sort qu’un petit groupe d’oligarques décide avec l’assentiment de notre bien lamentable résignation, nous qui ne demandons rien qu’à vivre une vie de citoyens honnêtes et tranquilles, et qui acceptons bien malgré nous mais tout de même, d’être affublé par nos gouvernants actuels du qualificatif déqualifiant d’assistés. Voilà donc une première rencontre, celle d’avec ces idées, elles me hantent depuis un certain temps, et peut-être étais-je hier à ce meeting pour bien m’en rendre compte, pour que cela me saute au coeur, la nécessité d’un engagement politique, l’exigence absolue de résister, d’aller avec « allégresse », je vous dérobe ce joli mot Monsieur Mélenchon, affirmer que nous avons le droit de vivre autrement que dans un monde conduit par le profit, la propriété, l’exclusion, l’intolérance, mais qu’au contraire nous sommes solidaires, que nous avons le droit de vivre libres, de gagner notre pain, de quoi nous abriter décemment et de quoi envisager et posséder notre avenir, personne ne peut nous le voler, personne ne doit pouvoir le faire.

« Notre force, c’est notre nombre et notre intelligence ». Alors qu’en tant qu’homme nous sommes tantôt mus par une volonté particulière, tantôt par une volonté générale nous conduisant parfois à nous incliner à profiter du système, l’idéal de Rousseau nous invitait à signer ensemble un contrat social, tous, sans qu’il ne puisse manquer personne, tous pour que chacun ne se soumette qu’à la seule volonté de tous, et non à celle de ceux qui refusent d’obéir à la volonté générale, la voix du peuple. Le nombre, vous, moi, nous. Notre intelligence, c’est celle qui nous dit silencieusement que quelque chose ne va pas, qu’on doit pourtant entendre et écouter alors que dehors le bruit est assourdissant. Entendre le savant, l’historien, le chanteur, le poète, le visionnaire, le citoyen en chacun de nous qui n’aspire qu’à l’émancipation, l’égalité et la liberté.

« C’est alors que je me suis rencontré ».

J’ai entendu un concitoyen, Jean-Luc, faire appel aux poètes et aux rêveurs, je l’ai entendu dire que le travail ce n’est pas lui qui le fera, non, c’est nous. C’est alors que je me suis rencontré. J’étais sans doute venu, ce jour là, pour entendre plus distinctement la voix qui depuis quelques années m’intime de faire quelque chose. De dire mon exaspération, mon émotion, mon sentiment, mon expression, mon indignation face au dysfonctionnement vers lequel certains nous entrainent sans que nous opérions aucune résistance.

Alors oui, je ne fais que quelques photos, je cherche à comprendre la mécanique humaine, j’étudie un peu de philosophie, je fais quelques films, je m’essaye à la poésie, je ne changerai pas le monde, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est de rêver, de croire qu’autre chose est possible, que l’indignation, la résistance, l’écriture, conduisent tôt ou tard à l’action et qu’en étant ce rêveur, je construis mon avenir, et je désire un « Meilleur » pour tous. En écrivant ceci, je crois faire quelque chose, c’est tout juste suffisant mais c’est un premier pas. Et si nous avançons tous d’un pas, tous autant que nous sommes, nous aurons au moins fini de reculer, nous aurons fait un pas vers la seule chose qui nous rassemble et qui vaille le coût de nous rassembler : notre humanité.


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Sicile Chapitre 3, l’éveil au sommeil

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L’arrivée à Menfi, l’est de l’île

Nous étions partis tôt de Syracuse, il fallait traverser toute l’île et je prévoyais au moins cinq heures de route. Les expériences de la semaine passée m’avait contredit dans l’idée qu’un kilomètre héraultais valait un kilomètre sicilien, en distance il n’y avait que peu de doutes, mais en temps, c’était vraiment relatif. D’un certain point de vue, c’était bien, nous l’avions ce temps, il fallait s’autoriser de le prendre, affirmer à nos esprits conditionnés que la vitesse importait peu, que la lenteur nous apporterait beaucoup plus. C’est une drôle de déstabilisation quand les valeurs s’inversent, que la rapidité et l’efficacité de notre monde moderne devient inutile et néfaste, que le profit se gagne dans la douceur, la paresse et l’indolence. Pourquoi en vouloir à l’escargot automobile qui nous maintiens contraint dans la trainée de sa bave, pourquoi ne pas adopter son rythme, devenir à son tour l’escargot qui laisse une trace de son passage, qui détourne ses yeux et flâne son regard de collines en vallées, de montagnes en bords de mer ?

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Après trois cent kilomètres et quatre bonnes heures de route, Menfi était en vue. Il fallait dans un premier temps récupérer les clés de l’appartement que nous avions loué pour la semaine. Une fois dans la ville, je me suis très vite rendu compte que cela n’allait pas être facile. Quel capharnaüm ! Sur quatre immeubles, trois étaient à l’état de délabrement, le dernier n’était même pas achevé, littéralement laissé à l’abandon.

Le long du voyage, j’avais pu voir ces villes au loin, érigeant fièrement des tours de bétons à flanc de falaise, des habitations vétustes, parfois neuves et déjà tellement abîmés, était-ce par manque de soin, d’intérêt ? On ne savait pas trop ? Quel étonnement de constater cette déliquescence immobilière, triste d’observer ces charpentes nues, ces ossatures de bétons sans peaux, sans façades. Etait-ce le fait d’une toute puissante appendice mafieuse tentaculaire qui aurait ordonné qu’on arrêtât ou qu’on amorçât, de-ci, de-là, quelques nouveaux chantiers ? Le désordre avait poussé comme un champignon, le premier arrivé avait dû être le premier servi, la loi du plus fort ou des plus nombreux avait dû maintes fois supplanter le code de l’urbanisme peut-être inexistant alors ! Après tout, cette cata cadastrale nous révélait un nouveau visage du pays !

Nous étions donc devant la porte de notre hôte. Nous sonnions et attendions. Le portail du garage qui était à côté de l’entrée était à moitié ouvert, et nous vîmes un bonhomme trapu, résolument méditerranéen, sortir du hangar et nous questionner d’un froncement de sourcil. Dans un anglais approximatif, je parvins à lui faire comprendre que nous étions à la recherche d’un monsieur qui nous avait loué un appartement pour la semaine. Le sicilien leva les sourcils au moment où il compris que nous étions français, et Isabelle compris plus vite que moi que nous étions tombés directement sur notre hôte. Phillipe comprenait mieux le français que l’anglais et ne parlait qu’italien, Isabelle lui a donc parlé en espagnol. J’avais beau quant à moi me dire rationnellement qu’une langue latine comme le français serait beaucoup plus utile pour échanger qu’une langue anglo-saxone, il ne sortait qu’un mauvais anglais de ma bouche ? Je m’en étonne encore, comme si l’étranger comprenait mieux l’anglais qu’une autre langue, cette évidence n’en était pas une.

Philippe était fort sympathique, fort était le mot juste, puissamment sympathique, entreprenant et familier d’un instant à l’autre ! L’air un peu détaché, la clope au bec, il s’activait cependant à déclencher un branle bas de combat pour nous, en chef de famille, il appela sa fille avec son portable pour lui demander de rappliquer fissa avec la voiture. On essaya dans l’intervalle de tenir une conversation. En bon artisan ébéniste, patron de son affaire, il dirigea les débats tout comme il avait commandé la voiture, et il l’orienta directement sur nos rapports franco/italien, nous faisant comprendre que maintenant nous étions cousins. Maintenant ? Oui ! Bien évidemment ! Depuis que Nicolas Sarkozy avait épousé Carla Bruni Tedeschi… Oups… Comment dire, comment nous sortir de ce traquenard, comment se dégager du malaise ? Ce n’était pas tant de parler de Sarkozy en vacances qui me dérangeait, le point de vue de l’étranger peut être souvent intéressant, non, c’est que visiblement Philippe trouvait notre première dame excessivement excitante, bellissima et mine de rien, si dans sa tête nous étions devenus cousins par le fait du mariage présidentiel, cela voulait dire en quelque sorte que notre Roi venait d’épouser une princesse italienne, pour la plus grande joie de leurs sujets qui se rassembleraient au sein d’un même royaume… Burk ! Je sorti alors le joker Monica Bellucci, je ne sais plus qui d’autre, Isabelle Adjani, puisque nous étions dans les jolies brunes en « i », et ouf, sa fille arriva.

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Nous partîmes pour la petite villa de bord de mer que nous lui avions loué et heureusement que nous les avions trouvé eux, sans quoi jamais nous n’aurions pu nous rendre dans cet endroit perdu, mais au combien calme et reposant. Seul petit hic, la petite villa était clairement destinée à un usage estival, les fenêtres restaient ouvertes à l’année, on imaginait tout à fait en plein mois d’août l’air agréable et tant recherché qui aurait pu circuler par ces orifices alors qu’un soleil de plomb écrasait les terres alentours, mais à la sortie de l’hiver, à quelques centaines de mètre de la mer, nous n’avions qu’une idée en tête, ne surtout pas congeler sur place !

Pauvre Isabelle, elle qui a une sainte horreur du froid, je n’étais pas moins à plaindre, depuis la tempête syracusaine je me collais un rhume carabiné ! Comprenant qu’il y avait un problème, Philippe partit nous chercher un chauffage, ou plutôt une sorte de grille pain géant. Il m’a également montré où il y avait du bois pour faire un feu et nous avons souris poliment lui faisant comprendre que tout irai bien, qu’il pouvait partir tranquille, ou partir tout court d’ailleurs ! Il nous tarder de poser nos valises et de prendre un peu de repos.

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La mer pour nous tous seuls !

Philippe et sa fille repartis, il nous fallut absolument voir la mer. Le temps de déposer les valises, de tergiverser sur ce que nous ferions le reste de la journée, nous enfourchions la panda à la conquête de terre nouvelles. Les routes étaient droites, nous n’avions même pas un kilomètre à faire, fini de se soucier des panneaux, le coeur et les sens nous dirigeaient à présent, nous la voyions au loin, nous roulions vers elle, tout droit, jusqu’à la fin de la terre. Nous arrivâmes sur un petit parking duquel on ne pouvait repartir qu’en empruntant le chemin inverse, la route nous imposait donc de quitter la mécanique, nous garer, poser un pied à terre et marcher, marcher vers elle !

Elle était grande et belle, elle se pâmait en vagues et en caresses, elle chuchotait son va-et-vient sous le ciel chargé de monstres sourds et polymorphes, des nuages qui d’un côté de nous brillaient sous l’ordre du soleil, tandis que de l’autre, menaçaient l’île d’inonder son sol. Encore une extravagance de la nature qui se produisait sous nos yeux, la pluie qui commençait à tomber sous un soleil lumineux, tout était sans dessus dessous, de l’eau tombant d’un ciel tumultueux, la lumière d’un arc en ciel jaillissant des fougères, la mer calme apportait son soutien, sa permanence à la terre, et le solei, immuable, impassible, définitivement toujours là, fidèle au monde, régnait en maître absolu…

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Le reste de la journée à consisté en quelques courses, de l’eau, de la pasta, du fromage, quelques gourmandises, puis quelques atermoiements quant aux activités et destinations à venir ! Nous voulions voir Palerme et j’avais envie de faire un tour en bateau pour aller voir quelques îles plus petites, par-ci par-là. Le soir j’ai tenté d’allumer un feu, je ne sais pas bien si c’était l’humidité du bois, le conduit de cheminé trop étroit, mais il y avait plus de fumée que de chaleur, c’était une mauvaise idée, nous nous sommes terrés dans la chambre, avons joué au rami à la lumière du grille pain qui chauffait bien péniblement les quelques mètres carrés que nous occupions…

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Erice, un joyaux que tout le monde se disputait…

Le lendemain, nous avions décidé de nous rendre à Erice (prononcer « éritché »). Erice, c’est une petite ville médiévale perchée à 700 mètres d’altitude. Le matin nous nous sommes réveillés blottis l’un contre l’autre, cela devait être dix heures, difficile de mettre un pied hors du lit quand il y a une bonne dizaine de degrés d’écart d’avec l’extérieur…

Malgré ce, dehors il faisait un temps magnifique, les nuages étaient redevenus de gentils bonshommes conviviaux, ils avaient au dessus de nos têtes la courtoisie de ne cachait le soleil uniquement que par courts intervalles, quelques minutes d’ombres discrètes et cependant nécessaires à nous suggérer leur présence. Nous nous sommes fait un café dans une légendaire cafetière italienne hexagonale en aluminium, avons pressé les oranges si gentiment offertes par notre hôte la veille, cueillies de l’oranger familial, et nous sommes allé nous poser sur un banc au soleil, nous faire réchauffer les orteils. On mesurait le temps qui passe à la position changeante du soleil, au tic tac oblong des nuages qui allaient sans jamais revenir.

Il fallait impérativement tout laisser filer, du temps à nos envies, de la fourmie qui grimpait le long de ma jambe au jus d’orange délicieusement sucré qui coulait dans ma gorge. Quel bonheur !

Nous prîmes la route après le petit déjeuner, ce n’était ni trop tard, ni trop tôt, c’était disons le bon moment. Il y avait peut-être une heure et demi de route pour se rendre au nord ouest de l’île vers Erice, en grande partie de l’autoroute. Le premier panneau d’Erice que nous ayons vu nous a poussé à l’attaque par le sud d’un flanc de montagne. Après quelques lacets, on finit par se diriger vers l’est pour passer de l’autre côté, nous devions certainement être à plus de 400 mètres d’altitude. Et là, c’est encore un choc… D’un seul coup, après avoir voyagé pendant plus d’une heure entre collines et vallées, nous voilà de nouveau projeté vers la mer se prolongeant à l’infini, l’horizon se cachait entre le bleu des eaux et le bleu des cieux. Sur la terre, au milieu de la plaine, au bord de l’eau, un rocher immense se dressait, comme un diamant de la taille d’une montgolfière se serait glissée au doigt d’un colline…

Un rocher précieux, un luxe démesuré, un cadeau de la terre à l’un de ses joyaux, la Sicile. À mesure que l’on prenait de l’altitude, nous nous arrêtions pour saisir plus patiemment ce saisissant miracle géographique… C’était incroyable, nous prenions de la hauteur, mais le rocher me paraissait toujours aussi gigantesque.

Au détour d’un virage il y avait une petite butte sur laquelle on pouvait garer trois ou quatre voitures. Un monsieur dormait bouche ouverte, c’était l’heure de la sieste, et n’écoutant que son sommeil, il avait dû préféré se poser là, indifférent de la merveille qui lui était offerte quotidiennement ou presque, du moins je supposais, quoi qu’il en soit, il avait succombé.

Au fond, même si depuis quelques minutes nous nous éberluions devant ce spectacle naturel, devant cet appel si puissant de l’extérieur vers notre intérieur, je comprenais cet homme, et retrouvais un peu de ma condition humaine en essayant de me mettre à sa place. Je comprenais que l’intérieur pouvait également prendre le dessus sur l’extérieur jusqu’au point de ne plus importer du tout, jusqu’au point où le sommeil valait mieux qu’un trésor. Tout cela me faisait aller et venir, de l’intérieur à l’extérieur, me questionnant une fois encore sur ma relation au monde, sur mon rapport à lui.

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Je crois qu’Erice est la plus belle ville que nous ayons vu, tout y est resté ou presque comme à l’époque des dernières guerres que les hommes se sont menées pour se réserver l’endroit. Nous avons visité le silence d’une église, gouté la patience religieuse. Nous sommes montés en haut d’une tour, de laquelle on voyait le monde jusqu’à ses limites, il ne pouvait pas nous être offert plus à voir, le ciel se mélangeait à l’eau, nous étions au centre d’une bulle, entourés d’un univers clos sur lui-même, saisissable de part en part. Au dessus de nous, les nuages filaient à la vitesse d’un cheval au galop, et dansaient comme les poutres mouvantes d’un plafond lointain.

Au détour d’une ruelle pavée de pierres, nous sommes tombé sur des vitrines de patisseries. Nous venions de quitter d’énormes rochers merveilleux pour de petites pépites sucrés… Des pâtes d’amande, des choux à la crème, des patisseries au beurre, des spécialités à la pistache… Comme par hasard, il devait être autour de 16 heures, le froid, la marche et l’émotion venaient de trouver quelques alliés pour continuer de s’exprimer jusqu’au soir…

À l’ouest de la ville il y avait un parc. Moi qui un jour plus tôt débectait l’idée d’un Roi se choisissant une Princesse pour s’adjoindre quelques centaines de milliers de sujets supplémentaires à son royaume, je me surprenais à désirer être le Roi de ce domaine. Je voulais posséder ce parc si bien entretenu, le long duquel il était si agréable de se ballader. Je voulais croire que ces chats errants m’appartenaient, tout comme ce chateau érigé au bord de la falaise, aussi fier que moi d’avoir conquis ces terres, témoignant du labeur des hommes à monter chaque pierre, abritant les rêveries amoureuses de demoiselles et damoiseaux…

Je n’aurais tout de même pas fait la guerre pour  posséder ces lieux, mais je sentais fort en moi le désir de se l’accaparer, je comprenais le désir d’y installer son coeur, d’y faire sa vie. Encore une fois, c’est bien vain qu’un tel désir, il m’avait suffit de vouloir être le Roi de ce royaume pour le devenir, je repartirais de cet endroit le possédant encore pour les années longues qui me garderons son souvenir intact.

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Le soir nous avait surpris, la nuit était tombée à 18h et le froid nous glaçait déjà depuis au moins une heure. Nous avons trouvé refuge dans un restaurant fait de pierres et de bois. Isa a commandé une bière comme elle aime bien le faire à l’heure de l’apéritif, je l’ai suivie. Elle a embarqué avec elle près de la cheminée, le mini dictionnaire franco/italien que nous avions acheté à l’aéroport de Bruxelles, et a entrepris de traduire la carte pour savoir ce qu’elle allait ou voulait manger. Nous nous sommes régalés comme depuis le début de cette aventure, nous avons rejoint la panda au pas de course et sommes retournés dormir paisiblement à Menfi, aussi impassible qu’impatient de repartir le lendemain…

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Au départ pour Levanzo… Ou ailleurs ?

Même route que la veille, cette fois-ci nous avons filé vers Trapani, l’une des trois pointes de l’île symbolisée par son emblème à trois jambes. Trapani offre un point de départ pour quelques destinations méditerranéennes et notamment les trois îles Egadi, Marettimo, la plus éloignée, Favignana, la plus grosse, la plus peuplée et Levanzo, la plus petite, la plus sauvage, la moins habitée, la destination rêvée quoi…

La traversée en bateau était un peu secouante mais tellement excitante, je ne me rappelait pas la dernière fois que j’étais monté en bateau pour me rendre quelque part. C’est une peu d’aventure, l’éveil du désir vers l’inconnu, l’appel à de nouvelles frontières, face à un vaste étendu d’eau, on n’a que deux choix, contempler ou s’avancer vers lui, le confronter. Je ne suis pas bien crédible à parler d’aventure quand mon bateau se trouve être « super sécurité », hermétique, relativement stable quant au rapport à sa vitesse, et pourtant je la vivais cette aventure ! Une demi-heure plus tard nous accostions. Le soleil éclairait en plein ce petit village de pêcheur magnifique, construit au bord d’une petite entrée d’eau turquoise, transparente et limpide. Je n’avais vu ça que dans les cartes postales… Façades blanches, volets bleus, pierres de taille, nature sauvage, filets de pêcheurs, petits bateaux rouges, mer turquoise…

On passait entre deux maisons et on accédait à une mini plage de galet. Il y avait un couple un peu plus loin qui partageait un repas sur le pouce, nous avions prévu également de quoi se faire un encas quelque part. Et l’envie d’entreprendre, d’arpenter le rocher m’avait gagné depuis la balade en bateau. Il fallait absolument profiter intégralement de ce moment unique. Découvrir, avancer, grimper tient !

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J’amenais Isa, moins engagée que moi, à prendre une route qui montait presque à la verticale vers l’intérieur de l’Île. Il devait y avoir sans doute des choses absolument remarquables à voir sur ce caillou ? Je n’avais aucune idée à priori de ce qui nous attendait, mais j’avais envie de voir, de me confronter à l’île, sans doute un mauvais réflexe masculin de conquérir tout ce qui se présente à nous…

trapani-portLa montée fut drôlement rude, arrivés au sommet, on eut besoin de quelques instants pour reprendre notre souffle. Fier, vaillant, j’allais presque contre l’avis de ma compagne, et je la tirais vers l’inconnu. La route était droite et on voyait longtemps à l’avance là où elle conduisait. Pas vraiment quelque part…

Je me devais d’aller au bout de mon envie, comme si nécessairement il y aurait eu quelque chose au bout de cette route, tout simplement parce que je l’avais décidé. La réalité, c’est que plus nous avancions, plus les nuages venant de l’ouest noircissaient et menaçaient, la végétation se ressemblait encore et toujours, on a bien vu quelques villas de privilégiés, quelques moutons, mais pas de trésors, pas de découvertes miraculeuses.

J’étais déçu, nous nous sommes posés pour manger un bout. Et je réfléchissait à ce que je venais de faire. À ma façon d’agir, je nous avais fait perdre du temps à trop vouloir en gagner, je cherchais quelque chose et je ne savais pas trop quoi, j’avais soudain été rattrapé par ma condition d’homme des villes, combattant, conquérant. Gagner ! Mais gagner quoi au juste ? Aller plus loin ? Découvrir tout ce qu’il y avait à découvrir, était-ce seulement possible ? Je m’étais pris à mon propre piège, embarqué sur ce bateau, stimulé par la nouveauté, la beauté du paysage, j’avais volé de précieux instants à la nature, brusqué son rythme, combattu contre elle, comme on tape dans un punching-ball. Elle s’était bien joué de moi la grande Dame, elle me rendait mes propres coups, tiens petite homme, voilà des nuages, de l’herbe, une route, je ne suis que ça, tu peux continuer à t’acharner, à rêver que tu peux me conquérir entière ; tu peux aussi te laisser conduire et me laisser faire.

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C’était entendu, je ne me battrai plus, j’irai dans ta direction, je me laisserai faire. Nous avons rebroussé chemin, c’était presque aussi difficile de descendre que de monter une pente aussi abrupte, mais c’était plus drôle, l’île nous faisait maintenant ce petit cadeau.

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Alors que nous prenions la même route qu’à l’allé, tout changeait, nous retournions vers le port, les nuages étaient restés derrière nous, bloqués par le rempart rocheux, la marche était plus légère et facile, nous avions avec nous, de nouveau du soleil.

Nous retrouvâmes les couleurs de notre arrivée et avions deux heures devant nous avant le prochain départ. Je me suis laissé allé, j’ai suivi Isabelle, qui gambadait ça et là. Elle a choisi une route, celle qui sortait du village et qui nous a conduit vers un chemin de terre contournant l’île par l’Est.

Là il y avait la mer, encore elle, bleu au sud, foncée au nord, quelques oiseaux chanceux, volants et hurlants qui squattaient le coin. Il y avait aussi un petit vent au large et l’on voyait quelques mouettes faire du sur-place, voler à contre courant, les ailes vibrantes, planant entre un avant et un après, se laissant porter par un souffle, n’ayant aucune envie, aucun doute quant à leur but, quant à leur désir.

Pas de compétition pour la mouette, tout juste vivre et survivre, se rafraichir, se protéger, se nourrir et dormir. Certaines, aplaties comme des sacs de sable, se laissaient aller à fermer les paupières, à accueillir les rayons du soleil sur leurs plumes, à vivre l’instant présent. En voilà un bel exemple à suivre. Je les regardais donc, admiratif.

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Isabelle, elle, ne voyait pas le spectacle du même oeil. Leur quiétude avait pour elle quelque chose d’arrogant. Elle avait envie de rire et de mettre un peu de désordre dans leur tranquillité. Partant du principe qu’on n’atteind jamais une mouette avec une pierre, je la vis se saisir d’un projectile, se redresser, viser, et le lancer sur un volatile qui ne s’attendait pas à se faire canarder…

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Je dois dire que moi non plus… Moi qui était parti dans une placidité complice avec ces petits goélands, qui en avait fini avec l’attitude guerrière de l’homo politicus que j’avais été un peu plus tôt, j’observais remonter à la surface, l’instinct de chasse d’Isabelle !

Évidemment, aucune mouette n’a été blessée, ni même inquiétée d’ailleurs. En voyant Isabelle s’amuser à pourchasser les pauvres oiseaux, j’avoue avoir eu l’envie frénétique de me saisir à mon tour d’un caillou pour en viser une. Une fois encore, mon esprit de compétition se réveillait, allais-je faire mouche ? Allais-je l’impressioner par ma dextérité ? Il n’en a rien été, heureusement quelque part, je m’en serais voulu d’en avoir touché une…

Quoi qu’il en soit, j’ai rejoint Isabelle dans ce jeu amusant, quelque peu interdit, à ce moment nous nous sommes rencontrés dans un bonheur commun, arpentant un chemin le long de l’eau, nous avions fait à peine moins d’un kilomètre, et un petit sous-bois nous invitait, là, juste au bord de la route qui continuait sans doute pour encore un certain nombre de kilomètres.

L’important à ce moment là, c’était de ne pas continuer, de s’arrêter, de s’intérrompre, et de ne pas aller au bout de l’aventure, enfin ! Nous avions découvert tout ce qu’il y avait à découvrir. Nous avions découvert un moment d’intimité, nous nous sommes fait guetté par le sommeil, il se tenait là en embuscade, quelque part sous les arbres, quelque part sur ce lopin d’herbe fraiche.

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Nous avons posé nos affaires, j’ai tâté le sol, l’herbe était fournie, fraiche de vie, il n’y avait même pas besoin d’oreiller, la terre était meuble, tendre, sans aucun doute, ce matelas aura été l’apothéose de notre voyage. Un moment d’arrêt, trente minutes d’absence à dormir au soleil, éloignés du monde, du bruit, des autres, trente minutes au bout desquelles on se reveille nouveau, plus lent, plus jeune ; d’une façon différente que la semaine précédente, je me sentais encore un peu plus humain, à l’écoute de mes sens, à l’écoute du rythme du monde, quelque part en vibration avec lui, silencieux et bouillonnant de vie.

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Sicile Chapitre 2, La mer, la plaine et le volcan, entre ciel et terre

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La mer… Tout le monde la regarde. Son caractère influence le notre. Un jour elle est calme et on la contemple, un autre elle s’agite et nous effraie. Elle fait parfois grise mine quand le ciel se couvre, elle s’illumine quand le ciel flamboie. Pendant que j’écrivais mon sonnet, Isabelle est partie se chercher quelque chose à boire, elle est revenue avec un cornet de gelato, de la glace italienne au tiramisu. Délicieuse fraicheur qui réchauffe le coeur !

En contre-bas il y avait une promenade qui menait à un quai autour duquel on trouvait quelques autochtones. Derrière leurs lunettes noires, les couples se protégeaient du soleil, dissimulaient leur regards à ma curiosité. Ils formaient de drôles d’animaux à quatre jambes dont la seule activité était d’avancer paresseusement selon la volonté du chemin.

D’autres comme moi avait eu l’envie d’aller au bout de la terre, jusqu’à la petite butée, pour y trouver une place où poser une fois encore son corps, afin de profiter d’un nouveau point de vue, presque au raz de l’eau. Voilà une place de choix pour un pêcheur, ou pour quelqu’un qui voudrait s’adonner à la contemplation. Nous avons tous ce trait étrange qui nous pousse au plus loin et qui nous arrête quand aller au delà est impossible, alors se produit en nous l’envie de regarder, d’observer le monde et de réfléchir sur lui, sur nous même, penser à des mots en majuscules, des grandes idées et éventuellement philosopher. « Quel comportement étrange » disait Agathon, visant Socrate, se rendant au banquet accompagné d’Aristodème, resté pendant des heures sous un porche d’une maison voisine, debout à ne rien dire, ne rien faire, juste à donner le sentiment extérieur qu’un bouillonnement intérieur s’opérait, que la question se pose, et que la réponse est quelque part, là dans l’étendue, et qu’il convient à ce moment précis de la chercher. « Parfois, il se met à l’écart n’importe où, et il reste là debout, il viendra tout à l’heure, je pense. Ne le dérangez pas, laisser-le en paix. »

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À chaque fois que je rencontre des pêcheurs je me revoie petit, allant sur les quais de Sète, tremper la ligne avec mon père. Le rituel consistait à se lever tôt, aller acheter dans un magasin spécialisé, les munitions pour la journée. J’aimais quand il achetait au moins deux boites, je savais que la partie de pêche allait durer plus longtemps qu’avec une seule. Deux boites en carton blanc, de la taille d’une grosse boite d’allumette, sorties directement du réfrigérateur, qui s’ouvraient comme de petite boites à chaussures, dans lesquelles des lamelles de paille humide abritaient des vers de terres qui ne tardaient jamais à faire surface aussitôt qu’un peu de lumière apparaissait. C’était trop dégoutant pour mes manières délicates de petit garçon, je me souviens qu’une fois mon père s’était agacé de sans arrêt devoir attraper un ver pour l’embrocher sur mon hameçon, il m’avait dit quelque chose du genre, « il faudra qu’un jour tu puisses le faire tout seul ». Je ne l’ai jamais fait de ma vie, je crois que la chose me répugne encore, et pourtant… Sans ce geste primordial, comment goûter au plaisir de sentir le frémissement au bout de la canne, palpiter d’espoir de trouver après une trentaine de longues secondes consacrées à remonter la ligne au son du tourniquet pour y trouver un poisson de roche de quatre centimètres au plus, ou une dorade gigantesque pour les yeux d’un garçonnet de l’époque… L’excitation d’attraper le vivant, sa nourriture, d’extirper de l’inconnu tapie sous la surface de l’eau grandit à mesure que l’attente se fait longue. Il arrivait parfois des heures sans que rien ne se passe, et l’on pouvait passer la journée au bord de l’eau à attendre, ne rien dire, car les poissons entendent, à rester concentré sur les sensations du bout de ses doigts… J’enviais ces jeunes pécheurs à ce moment là, mais je partageais leur bonheur.

Le marché d’Ortigie

Le lendemain matin il faisait presque aussi beau, mais le ciel se couvrait à mesure que le jour avançait,. L’idée du jour était d’aller faire un tour dans le ventre d’Ortigie, là où les hommes se retrouvent pour échanger des biens, de la nourriture : le marché. C’est toujours une expérience extraordinaire un marché, dans une ville, il pourrait y avoir deux, trois ou vingt marchés qu’ils seraient tous différents, tous ont leur personnalité bien eux, un peu comme des artistes qui peindraient avec la même toile et les mêmes couleurs, ne ferait pas deux mêmes tableaux.

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L’oeuvre qui se construisait sous mes yeux était stimulante, vivifiante, aussi fraiche que les sèches encore humides et vivantes qui s’étalaient de toutes leurs tentacules sur les étales des poissonniers. D’un coup, j’ai entendu hurler l’un d’entre eux !

Cette voix éraillée par des années de criée, à faire le spectacle, à servir des clients, résonnait comme une alarme incendie. Évidemment je souriais, c’était un cliché qui prenait vie, comme un accordéoniste dans les transports parisiens jouant la vie en rose d’Edith Piaf, mon poissonnier sicilien donnait de la voix !

Ils étaient beaux ces poissons, ces mollusques, ces coquillages, ces fruits de la mer, ils étaient beaux ces jardiniers qui, quelques heures plus tôt, avaient dû sonder la méditerranée à la recherche de ces trésors, ils étaient beaux ces grand-pères, ces grand-mères, ces habitants qui tenaient leurs caddies comme on tire un chien en laisse, leurs visages concentrés sur la qualités des produits qu’ils choisiraient en vue d’un déjeuner ou d’un dîner… J’avais l’eau à la bouche.

Dans ce petit marché qui couvrait une rue et demie, les fromages n’étaient pas en reste, les fruits et légumes non plus, et à chaque nouveau pas, une nouvelle odeur. Le parfum des poivrons grillés a soudain accaparé mes sens ! Tout juste sortis de la braise, tournés et retournés à même le feu par une main nonchalante, celle de cet homme tourmenté par le temps et le vent, dont la maigreur et la taille traduisait une vie de travail au contact de la chose, de la terre, de la mer et de leurs bénéfices, les poivrons chantaient en silence, et livraient leurs saveurs en s’amollissant tendrement. Leur peau luisante, rouge par endroit, zébrée de noir charbon, n’attendait qu’une main délicate et patiente pour la déshabiller et offrir sa chair à nos papilles !

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Un chilo per favore ! À mesure que le temps poursuivait sa course tranquille, nos sacs s’emplissaient et commençaient à se lasser sous le poids, mes yeux, eux, n’étaient pas las, ils persévéraient dans leur émerveillement. C’était un quotidien extraordinaire, des gestes milles fois répétés, et pourtant si neufs à mon regard !

N’ayant que quatre bras à disposition, deux ventres à remplir, la cueillette dû prendre fin, et l’envie venait de se commander un petit machiato au bar d’à côté, juste en face des ruines du temple d’Apollon. Le ciel était en ruine également et le Dieu parfait de beauté se cachait derrière les nuages, la grèce antique était ailleurs, et la Sicile était à l’approche de midi.

Un deux roues, chevauché par des amoureux, filant je ne sais où, s’est alors offert à mon objectif attentif. « Quel beau cliché », me suis-je dis, j’ai capturé leur image, fixé leur mouvement, puis les ai libérés ! Quel pouvoir que la photographie, quel bizarrerie que l’imagination !

Je crois que la grisaille nous a proposé une sieste cet après-midi là. Une bonne sieste crapuleusement longue d’un après-midi entier vient souvent signer le début de vacances. Dormir. Quelle meilleure activité que celle là ? La contemplation peut-être ? N’est-ce pas quelque part elle aussi, une sorte de sieste, éveillée celle-là ? Passivité : caractère d’une personne ou d’un objet qui ne réagit pas, qui n’agit pas. J’étais entre parenthèses, en pause, et quel soulagement au reveil, d’affirmer entier à mon corps, qu’il avait été inutile pendant sa période de léthargie et qu’il n’avait pas à s’en vouloir, bien au contraire, qu’il y était autorisé, qu’il y été invité, qu’il se devait à la torpeur !

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L’anniversaire de la Mamma

Un soir à la recherche d’un endroit sympathique pour prendre un apéritif avant de s’offrir un petit restaurant, nous hésitions à pousser les portes. On ne peut pas dire que les rues grouillaient de jeunes, voire de moins jeunes. À vrai dire, je me demandais si nous étions dans le bon fuseau horaire. Il n’y avait pas foule dans les restaurants, le guide disait que l’italien ne sortait dîner qu’à partir de 21h, voire 22h… Visiblement pas l’italien de février. Il devait être tout de même un peu tôt, d’où l’idée de patienter dans un bar, et éventuellement tomber sur un coin atypique ? Une porte nous parut plus intéressante que les autres, peut-être était-ce parce qu’elle donnait sur un couloir sombre, vêtu d’un lambris qui aurait pu cercler un tonneau d’affinage, éclairée au néon bleu et emprunté par un petit groupe d’italiennes qui semblait se diriger avec beaucoup de conviction un peu plus loin vers la véritable entrée. Allez ! Allons voir ! Les italiennes ne s’étaient pas trompées, une fois passé l’entrée, voilà qu’elles l’obstruaient, retrouvant à l’intérieur des gens qui visiblement les attendaient. Mais aussitôt, je sentis que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’un bar. Le décorum correspondait, les tireuses à bière étaient bien là, mais les gens qui avaient investit l’espace semblaient tous se connaître. Aussitôt, j’allais demander à celle qui m’apparu être la serveuse, dans un franglais italien, « Est-ce possible de boire un verre ? Ça ne dérange pas ? » La fille me fit comprendre qu’il n’y avait pas de problème. Malgré l’étrangeté de l’ambiance, nous allâmes donc commander deux pintes, il faudrait plutôt parler de deux tiers de litre plutôt que du demi-litre conventionnel, et 66cl, c’est beaucoup de bière… Cela me laisserait le temps de satisfaire ma curiosité en observant l’endroit. La jeune serveuse au look un peu « grunge root » accompagna notre boisson d’un plat de chips.

C’est alors qu’un petit spiderman s’est approché de nous et en montrant du doigt notre bol de chips nous fit comprendre qu’il en aurait bien voulu. Je me saisis alors du plat et lui porta à hauteur afin qu’il se serve, le jeune garçon attrapa le récipient, sans empressement, fit un sourire satisfait et l’embarqua dans son coin le dévorer avec son cousin. J’avoue être resté un peu quoi, la serveuse qui venait d’assister à la scène était toute désolée voire même un peu gênée, j’ai trouvé ça très drôle, complètement ahurissant et inattendu. Pour essayer de m’expliquer avec le jeune homme et récupérer ce que notre hôte nous avait gentiment offert, j’allais me confronter au super héros en herbe. J’essayai alors de lui faire comprendre avec des gestes que le bol était à nous mais que s’il en voulait, il pouvait venir nous voir et nous en demander autant qu’il voudrait. Le message semblait être bien passé, le jeune Lucas, de son prénom, jouant merveilleusement de son sourire malicieux, venait régulièrement plonger ses mains dans la pomme de terre frite ramollie par l’humidité d’Ortigie.

L’ambiance s’était réchauffée, la grande famille qui s’était rassemblée dans ce petit bar avait attaqué le buffet. Nous nous sommes assis dans un coin, j’ai fait un dessin de l’endroit et nous avons commenté le spectacle. Au bout d’un moment, celle qui semblait être responsable de la soirée et qui devait faire partie à la fois de l’équipe du bar et de la famille vint nous apporter une assiette composée de pièces du buffet. Nous étions un peu génés d’accepter, je ne voulais pas qu’on croit que nous nous étions incrustés dans la fête… Mais dans le sourire de la jeune fille, il y avait avant tout la volonté de partager ce festin avec des invités surprises. Nous étions maintenant comme des cousins éloignés, une petite partie de la famille lointaine, et n’arrivions tout au plus qu’à échanger des manifestations de joie et de reconnaissance envers ces gens qui nous accueillaient à bras ouvert en partageant avec nous leur repas. Dans le plat il y avait une boulle de la taille d’une orange, c’était un beignet de riz fourré en son coeur d’une préparation à base de viande et de tomate, pané et fri. On croquait dedans comme dans un fruit. Il y avait aussi des petites pizze à la pâte généreuse et briochée, des feuilletés aux épinards ou poivron, des mets un peu gras mais terriblement typiques ! C’est une peu comme si nous mangions chez l’habitant ! En réalité c’était l’anniversaire de la Mamma et tous ses petits enfants l’ont aidée à souffler ses bougies. Je leur ai laissé un dessin, nous sommes partis le ventre plein, le coeur rempli, en nous confondant de gratitude pour cette accueil si merveilleusement chaleureux qu’ils nous avaient si gentiment offert…

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Di Piccolo Teatro dei Pupi

Un autre jour, nous sommes allé nous renseigner sur le théâtre de marionettes traditionnel de Sicile. Malheureusement, on nous a dit que les représentations n’étaient données qu’en périodes touristiques et ils ne faisaient pas de spectacles pour seulement deux ou trois personnes… Attristés, nous nous sommes rebattu sur le petit musée que la ville avait dédié à cet art. Je voulais le voir vivre ce petit garçon menteur au nez qui s’allonge, je voulais les voir se battre ces guerriers en armure, je voulais les entendre rugir ces horribles dragons. Je n’ai pu qu’admirer leur caractère, l’étrange beauté de ces êtres de bois, burinés, cabossés, brillant et parfois informes, ils donnaient l’impression d’attendre leurs âmes, d’attendre qu’on les aide à se mouvoir, deux baguettes de fer et un fil y suffiraient, mais la magie n’a pas eu lieu à ce moment là.

Le dernier soir passé à Ortigie, au sortir d’un restaurant que nous visitions pour la deuxième fois, nous hésitions à nous trouver un bar, histoire de terminer la soirée autour d’un petit verre de limoncello, allant indécis, à droite, à gauche, au gré d’une ignorance, nous décidâmes, presque sagement, influencés par un petit vent humide, de rentrer au chaud finir cette excellente soirée. Beaucoup plus familier avec les ruelles et recoins de la presqu’île, j’entraînais Isabelle au gré de mon assurance, et lui dit : « Passons par là, ça tombe sur le teatro dei pupi, ce n’est pas loin de notre hôtel ». Nous doublâmes, le pas léger et guilleret,  un couple d’hommes âgés qui s’amusaient sans doute à voir voler à quelques centimètres du sol deux français échoué dans ce pays, puis nous débouchâmes sur la fameuse ruelle du théâtre…

Et, Ô étonnement, Ô miracle, un groupe de quinquagénaires s’était rassemblé devant le petit établissement ! Piqués de curiosité, nous approchâmes et constatâmes qu’une séance s’apprêtait à se tenir à l’instant même ! Le couple que nous avions doublé cinq minutes plus tôt rejoignit la troupe, et nous comprîmes qu’il faisaient tous partis d’un groupe d’habitants de la province de Bologne, suffisamment nombreux pour avoir permis l’ouverture du théâtre !

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Quelle joie de sortir nos jolis rectangles de papier colorés à l’éffigie de l’euro pour les échanger contre ce sésame, ce vulgaire morceau de papier jauni estampillé à l’encre noire d’un numéro quelconque, car une fois déchiré, à l’opposé de son alter égo, le billet de banque, le ticket, lui, prendrait toute sa valeur, il nous permettraient de voir de nos propres yeux la fée qui donnait dans les contes la vie à pinocchio, de voir comment les petits corps de bois et de métal allaient s’emparer d’une âme pour monter en scène et jouer leur vie !

Rinaldo, le vaillant chevalier, libéra le peuple italien du joug de l’empereur Charlemagne, affronta l’orripilante créature dans son antre sombre et morbide, séduisit la princesse et conquit le coeur du public.

Neapolis

Trois jours plus tôt, mardi 1er mars, le soleil avait repris le dessus sur la grisaille et Syracuse était à nouveau baignée de soleil. Isabelle et moi sommes allés visiter le site archéologique de Neapolis. La nouvelle cité de l’antiquité greco-romaine. Il y avait peut-être une dizaine de touristes au plus dans cet immense parc. En entrant sur la gauche on pouvait observer ce qu’il restait d’un amphithéâtre romain. On aurait franchement dit que la chose était laissée à l’abandon, et qu’un tapis de nature avait repris presque tous son droit sur le lieu. C’était un peu triste à voir, nous qui sommes habitués à tourner autour de sites dont on prend soin, comme les arènes de Nîmes ou d’Arles. Plus loin le teatro greco était quand à lui un petit peu mieux entretenu. Il faut dire que l’endroit sert l’été pour des concerts. Assis dans un coin, nous y avons fait une longue pause, attendant que le soleil s’incline et que sa lumière se dore en traversant plus péniblement la densité atmosphérique.

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oreille-de-denysEn ressortant nous avons pris l’escalier qui descendait vers le jardin de Dionysos. Quand Apollon, un quart d’heure plus tôt nous saoulait de sa lumière, le dieu de tous les excès nous accueillait dans un parc ou chaque brin d’herbe ou branche d’arbre avait la liberté de s’épancher sur le chemin, offrant ombre et chaos au visiteur égaré. Joyeux désordre que ce jardin au pied d’une falaise de calcaire que nous étions seuls à découvrir.

Le Caravage, en s’y promenant 400 ans en arrière, avait sans doute dû laissé échapper comme nous son émotion en tombant nez-à-nez face à un orifice gigantesque, d’une quinzaine de mètres de haut sur au moins cinq de large, impressionnant de profondeur et intriguant de noirceur ! Il baptisa cette carrière l’ »Oreille de Denys ».

Denys, un tyran syracusaine de l’époque y forçait le travail des prisonniers, et l’acoustique effrayante du lieu permettait d’amplifier leurs désirs de liberté ou le supplice de leur contrainte, offrant au despote le pouvoir de tout entendre. À mesure qu’on s’y enfonçait, l’appréhension faisait palpiter nos coeurs, le cortex animal nous implorait de ne pas nous y rendre, tandis que notre curiosité d’homo sapiens sapiens nous poussait vers l’inconnu.

Le Caravage avait dû trouver dans cet endroit le secret de son clair-obscur, de la force de sa réalité, Isabelle accrochée à mon bras avançait péniblement, je me servais de sa peur pour me rassurer, dédramatisant la chose, lâchant quelques cris de film d’horreurs pour faire l’écho et réveiller les quelques pigeons qui paraissaient alors cent quand les parois réverbéraient l’aboiement de leurs ailes. Je n’en menais tout de même pas large, et nous avancions dans le noir total de la caverne à la recherche d’une forme. On était en droit de se demander si Platon, une fois à l’orée de retrouver la lumière extérieure, accablée par l’obscurité, rétrécis par l’ignorance d’un nulle part, n’y avait pas trouvé là son mythe et une partie de sa métaphysique ?

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Ragusa et Noto, provinces, villes et plaines

Le lendemain il était temps de nous échapper de Syracuse pour aller visiter la plaine baroque, la province du même nom que son chef-lieu. On nous avait conseillé deux villes, Ragusa et Noto. Nous ferions Ragusa le matin, Noto l’après-midi. Quelle drôle de ville perchée sur ses deux collines. D’abord la vieille ville, Ragusa Ibla, reconstruite après un tremblement de terre, sur cet endroit ensoleillé, puis sa soeur jumelle, la ville moderne, Ragusa Superiore, bâtie de l’autre côté du ravin, sur la colline voisine.

ragusa-ibla escalier-ragusaDeux cent cinquante cinq marches nous attendaient pour franchir le ravin et accéder à Ragusa Ibla, difficile descente qui laissait présager la pénibilité de la remontée, mais nous avions le temps, et chaque nouveau palier nous offrait un nouveau point de vue, toujours plus irresistible…

Les nuages me fascinaient par dessus tout. Soit c’était nous qui étions très haut perchés en altitude, soit c’était eux qui voyageaient plus bas. D’un seul tenant, j’avais l’impression de porter la voute celeste comme un dome au dessus de ma tête. Je voyais le monde à perte de vue et avait l’impression qu’il n’existait qu’à cet endroit là. Ce grand cercle immense, soupoudrés de coton volant, bougeait d’une lenteur douce et puissante, chacun était Roi en son royaume, les hommes ici bas, le ciel au dessus de nous. À Ragusa se faisait la jonction entre ces deux mondes, sur cette colline qui n’en finissait plus de nous faire descendre et remonter, nous cherchions une communication avec le ciel, un endroit pour retrouver l’horizon au raz des collines. Voilà que je retrouvais en plein air, l’allégorie du duomo des églises, cette force qui nous maintiens au sol à la croisée du transept et qui dans le coeur attire notre regard vers la voute celeste, le dome, majestueux, divinement plus grand que notre maigre existence.

Derrière la Piazza di Duomo, nous nous sommes arrêté dans un petit restaurant typique. Après s’être nourri l’âme, il était temps de nourrir son corps. Il n’y avait personne d’autre que nous, la serveuse et deux cuisiniers ! Autant dire qu’on s’est bien occupé de nous, en salle comme en cuisine ! La serveuse parlait même plutôt bien le français et cela s’est avéré fort utile pour déchiffrer la carte. Au final nous avons suivi ses conseils et avons pris un assortiment d’antipasti maison…
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L’assiette pour deux arriva. On nous présenta deux tranches de pain grillé frotté à l’ail et à la tomate, un morceau de ricota fraiche, deux roulés au jambon cru fourrés à la ricota sur un lit de roquette, une petite ratatouille italienne, de la mozzarella pannée, excellent, une salade de gingembre mariné au citron et à l’huile d’olive, un morceau de porc et sa gélatine, du saucisson et une petite boulette panée, frite, fourrée d’une préparation au thon… Pour ma part, la serveuse fit suivre ces merveilles d’un plat de spaghetti à la pistache et l’énergie d’attaquer la remontée vers Ragusa Superiore m’était soudainement revenue… Délicieux moment…

antipastiRien de tel que deux cent cinquante cinq marches pour aider à digérer. Une fois remonté le ravin, il fallait encore rejoindre la voiture, garée un peu plus haut, et les ruelles ne s’arrêtaient pas de grimper ! J’avais la respiration fortement gênée par les gaz d’échappement des moteurs qui peinaient à transmettre leur force pour escalader les côtes. De retour dans la Panda, la bataille avec la circulation de Ragusa n’a duré qu’une dizaine de minutes, nous étions maintenant dans les lacets, à descendre des collines pour remonter vers d’autres, atteindre des cols, des plaines, aller de lignes droites en épingles à cheveux…

Cette campagne était magnifique ! Chatoyante, bucolique et verdoyante. Le Soleil chantait par intermittance et faisait jouer ses choeurs sur la plaine, colorant l’herbe d’une couleur que je n’avais jamais vu nulle part auparavant… Il s’agissait peut-être d’un vert, oui certainement d’un vert, tant il renvoyait un bleu lumineux, tirant sa puissance de la fraicheur des brins, tant il émettait un jaune éclatant, témoin d’une luminosité qui ne peut être possible qu’à l’orée d’une équinoxe de printemps. Les magnolias géants, les oliviers centenaires, les orangers fournis s’étaient semés au gré du vent, au gré du temps et tous participaient au concert, tous jouaient leur désordre harmonieux rien que pour le plaisir de nos yeux.

siciliens-noto via-giordano-bruno Nous arrivâmes à Noto quand l’horizon avait rattrapé le soleil. Sa lumière fracassait littéralement la façade des églises, lesquelles se battaient en renvoyant l’orangé par le rosé de leur façade, le tout provoquait sur le bleu azur du ciel un choc d’une violence inouïe, une déflagration visuelle, ici aussi la terre se battait contre le ciel, et les hommes en étaient témoins, éblouis, protégeant leurs yeux fragiles face à tant de clarté.

Puis petit à petit, la puissance de 17h disparut à 18, les hommes sur les bancs regardaient les passants, discutaient sans doute de tout et de rien, les enfants jouaient au football sur une petite place, les jeunes femmes sortaient des boutiques, les vieilles dames des églises, le soir était en train d’arbitrer la bataille, et vers 19h30, il avait réconcilié tout le monde.

Au hasard d’une ruelle, je vis un nom familier, celui d’un philosophe italien, Giordano Bruno, mort brûlé vif par l’inquisition pour avoir osé imaginer une multitude d’univers infinis parallèles, une multitude de Dieux, pensez-vous ! J’avais vu ce feu à l’oeuvre quelques minutes plus tôt, sauf que le feu du soleil, lui, s’était attaqué aux façades des églises, mais les avaient laissée debout, les avaient fait briller, oui, mais ne les avait pas tuées. Au fond le feu des hommes n’a pas eu plus de force que ça, il a certes arrêté une force philosophique en cours, mais il a laissé vivante la mémoire et l’oeuvre de Bruno pour des générations d’affamées de savoir. L’humanité, au soir de ces jours d’inquisition violente, lui a demandé pardon en portant son nom sur les murs de Noto.

Un peu plus tard, nous avons rencontré dans un bar un compatriote expatrié, tombé quelques années plus tôt amoureux d’une province qu’il nous a raconté avoir précédemment fantasmé dans son coeur. Nous avons alors parlé de ce muscat qu’il nous a fait découvrir, je lui avais demandé s’il était fait avec de l’olive ? Il avait d’abord sourit avant de me répondre qu’il n’y avait que du raisin dans ce Moscato di Noto, mais il était content que j’aie senti l’olive. Le raisin de Noto se gorge des saveurs de la terre m’a-t-il dit, il se nourrit des embruns d’olivier, du parfum de la fleur d’oranger, il prend son eau de la pluie, son sucre du soleil de Sicile, ses racines de la terre volcanique, riche et noire de l’Etna.

Sur les flancs de l’Etna

Parlons-en de ce volcan, le seigneur de cette île, il était temps le lendemain d’aller lui tirer notre révérence. De Syracuse, nous passâmes par Catane pour grimper jusqu’à Zaferana Etnea, un petit village d’où on peut accéder au refuge qui marque le point de départ de l’ascension vers le cratère. À 580 mètres d’altitude, il ne fait pas chaud. D’autant que le temps était terriblement changeant. Il pouvait pleuvoir cinq minutes, et s’arrêter aussi sec, le ciel alternait entre bleu et gris. De Catane nous avions pu voir que les nuages s’étaient agglutinés sur la façade ouest du volcan, nous étions à l’est. La brume celeste arrivait de l’autre côté et il nous était impossible de savoir ce qui nous attendait d’une seconde à l’autre.arc-en-ciel

En montant vers le refuge, nous tombâmes nez-à-nez avec l’arc-en-ciel le plus lumineux qui m’ait été donné de voir dans ma petite vie. Au dessus de nos têtes, le soleil resplendissait, en contre bas, la grisaille arrosait la ville. À mesure que l’on grimpait le soleil continuait de nous accompagner, et de gros nuages blancs faisaient leur apparition. On les voyait courir à l’oeil nu, on aurait même pu en toucher certains. Sorti d’une petite forêt, au travers de laquelle nous continuions notre ascension en voiture, voilà que la terre était sèche, rocailleuse, sans relief végétal, noire de basalte, puis blanche, du blanc pur de la neige ! Ma raison savait encore faire la différence entre le ciel et la terre, mais plus mes sens, les nuages sortaient de la montagne et se fondaient dans le blanc immaculé de la neige qui s’entassait de plus en plus alors que nous continuions à monter.

Puis d’un coup le ciel se couvrit, nous étions dans un brouillard gris, dense, on ne voyait plus à dix mètres, c’est alors qu’une pluie de grêle vint marteler le pare brise. Effrayés et déférents face à cette soudaine démonstration de grandeur, il nous fallu à peine une dizaine de secondes pour nous avouer vaincus et rebrousser chemin. L’Etna était une dame généreuse mais colérique ce jour là, elle nous a tout au plus laissé l’admirer, la craindre, la vénérer.

Mais à bien y penser, au fond sur cette terre, elle a tous les droits, celui de sa création, celui de sa survie et même celui de sa destruction. Les hommes du coin ont l’obligation d’oublier qu’ils sont les sujets d’une reine impétueuse et impitoyable, sans quoi ils ne pourraient vivre sur ses flancs… J’avais le sentiment que la montagne venait de me rappeler l’ordre des choses, que sa nature finirait tôt ou tard par reprendre ce qu’elle a donné…

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Sicile, Chapitre 1, Syracuse et la presqu’île d’Ortigie

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Avant de commencer ce récit de voyage… En fait, je ne sais pas bien par où commencer ? Je viens de terminer de placer ces quelques repères sur la carte ci-dessus, marquant les villes que nous avons visitées, dans l’ordre, Syracuse, Ragusa, Noto, Zafferana Etnea, Menfi, Erice, Trapani, Lavenzo, Palerme et enfin Catane, en me disant que c’était un bon début, mais tout se mélange dans ma tête. J’avais envie de parler de ces lieux, de me rappeler le début de ce voyage, de décrire les milles images qui ont défilé devant mes yeux, mais ce sont d’abord les souvenirs d’émotions intenses qui me viennent. Si d’écrire permet de revenir sur toutes ses sensations vécues, j’aimerais ne pas les trahir. Beaucoup de mes poèmes (comme « Mots » ou « Avis ») disent souvent qu’écrire, expliquer, décrire, tue parfois le sentiment. La poésie, la prose, le récit s’accablent de règles grammaticales ; ces exercices mesurent, quantifient, arrangent et orientent le monde par le verbe, et ce monde, il n’est jamais aussi beau qu’au moment où il percute nos rétines, où il caresse notre peau, où il parle à nos oreilles, où il nous pénètre d’odeurs avant de descendre dans notre gorge. Alors que faire !?

Peut-être puis-je commencer par cette circonstance qui me fit commettre le poème précédent, intitulé « Île ». C’était dimanche 27 février, notre premier jour à Syracuse, la veille, servie par la nuit et se cachant sous la pluie, nous n’avions pu la voir. Drôle de rencontre d’ailleurs, ce fût bien laborieux d’arriver à bon port. Descendus de l’avion, nous débarquions dans le hall du petit aéroport de Catane, à la recherche d’indications concernant l’agence de location de voiture. Leur comptoir n’était pas dans l’enceinte de l’aérogare, il nous a donc fallu sortir et arpenter les trottoirs parsemés de flaques pour atteindre notre premier objectif. Une fois arrivés, nous fûmes alors confrontés à la barrière de la langue, le préposé ne parlait pas un mot de français, ce qui à priori était normal, moi-même je ne parlais pas un mot d’italien. Il se débrouillait comme nous en anglais, mais s’exprimait en italien, vite, visiblement à l’aise dans son affaire, emporté dans le rythme effréné d’une journée de travail qu’il allait sans doute bientôt terminer, il allait et venait derrière son stand, de l’ordinateur à l’imprimante, me fit signer quatre ou cinq fois sur divers papiers, me délivra un des exemplaires qu’il plia en trois, et nous fit comprendre que tout était ok, nous pouvions tous les deux partir tranquilles. Fin prêt pour l’aventure, enthousiaste et un peu effrayé, je ne m’étais pas aperçu dans l’empressement qu’il nous manquait une dernière chose, je marchais trois pas quand j’entendis dans mon dos qu’on m’interpellait, « Signore ! The key ! »… La clé !

carte-ortigie_siracusaCe devait être un petit véhicule, selon la disponibilité, nous devions avoir soit une Ford Ka, soit une Fiat Panda. Je rêvais de la Fiat, évidement, quitte à rouler en Sicile, autant le faire dans une machine italienne, enfin italienne… Fabriquée en Pologne, comme nos bonnes vieilles françaises… Nous fûmes comblés, classique à souhait, petite, trop moderne pour avoir un quelconque cachet, pas assez récente pour nous permettre de fantasmer sur son design, cette voiture n’avait franchement aucun caractère, comme finalement toutes ses consoeurs européennes, elle avait au plus ce logo Fiat, sur fond rouge, et cela suffisait amplement à la rendre familièrement étrangère.

Nous étions donc à son bord, les montres affichaient autour de 19h et nous devions rejoindre Syracuse à 20h. Ce n’était pas gagné. Au sortir de l’aéroport, l’éclairage public aurait bien été utile s’il avait fonctionné, ce n’était pas le cas. La limite de vitesse n’était pas indiquée, je la devinais à 50 ou 70km par heure, impossible pourtant de rouler à plus de 30 sous peine de risquer l’explosion d’un pneu tant la chaussée était farcie de cratères. Drôle de première rencontre avec cette île, hostile Sicile, tu n’as pas l’air de vouloir te laisser découvrir aussi facilement… En plus du bitume chaotique, nous étions confrontés à d’innombrables travaux. Un pan entier d’autoroute était fermé, si bien qu’une déviation nous contraignit à remonter vers le nord pendant une bonne dizaine de kilomètres. Syracuse semblait se moquer de nous. Je ne sais pas bien si c’était la nuit noire, la pluie ou l’ambiance désertique, mais à mesure que l’on s’approchait, j’avais l’impression qu’au contraire nous nous éloignions et que ce mythe était quelque part dans l’obscurité. J’étais presque persuadé que les panneaux de signalisations se dissimulaient sur notre passage. Avec bientôt une douzaine d’heures de transport dans les ailes, c’est une situation qui aurait fini par nous irriter dans un autre contexte. Je me souviens avoir été inquiet — on nous attendait à 20h et personne ne répondait au téléphone — impatient, perdu, confiant, vigilant et intrigué, successivement puis de plus en plus simultanément.

Voilà qu’enfin Syracuse se dévoilait, accessible par une longue route de campagne, partiellement inondée, accueillant son lot de phares éblouissants, démultipliés par autant de reflets dans l’eau, « c’est un soir de déluge » me suis-je dis, ce fût alors tout aussi affolant qu’exceptionnel, drôle de manière de nous souhaiter la bienvenue !

Nous affichions une heure de retard quand nous entrâmes dans Syracuse, la ville qui s’était cachée de nous, qui semblait nous narguer un quart d’heure plus tôt n’était pas encore prête à s’offrir. L’entrée fut laborieuse, parsemée de virages, de pavés et de flaques, courrue de nombreux automobilstes qui me paraissaient tout aussi perdus que nous, nous avancions, et en fait non, Syracuse ne se moquait pas de nous. Elle était aussi en peine, sous cette pluie, et semblait bien triste, fatiguée sans doute elle aussi d’avoir subi tant d’affronts météorologiques. C’est alors que j’ai compati, Syracuse était bien mal en point ce soir là, et nous étions ensemble dans la même galère, pas tristes, mais désolés de nous rencontrer ainsi, sans pouvoir se donner le temps de nous observer et de nous comprendre, soit ! Il fallait continuer jusqu’à la pointe, jusqu’à la presqu’île d’Ortigie pour y trouver notre refuge pour la nuit.

cadavre-de-parapluieQuand on prépare plus ou moins son voyage, on devine toujours un peu ce qui pourrait nous attendre, on est bien souvent très loin de la réalité, une fois dedans on se dit que ça fait partie de l’aventure, que ce serait moins drôle sans toutes ces surprises. Quoi qu’il en soit, je n’aurais jamais pu imaginer que ce bout de terre accroché par seulement trois ponts était si difficilement favorable à la modernité mécanique, qu’elle fût italienne, polonaise ou européenne… Heureusement que le gabarit de la Panda facilitait la manoeuvre, mais quel dédale ! Par deux fois nous en fîmes le tour, combien encore avons nous achevé notre parcours sur un cul-de-sac, parfois nous débouchions sur des places, magnifiques au demeurant, mais totalement impraticables. Finalement, accablés d’une heure de retard supplémentaire, toujours inquiets de ne pas avoir pu prévenir la personne qui nous attendait. Nous étions à quelques minutes d’en apprendre la raison. Notre hôtesse se présentait à la porte pour nous ouvrir, recroquevillée de froid, visiblement fatiguée et exaspérée, elle formula d’une mot, d’une grimace parfaitement éloquente la cause de tous nos problèmes :  »Blackout ! »

Il n’y avait plus de téléphone, plus d’internet, l’électricité venait à peine de repartir, et nous étions enfin arrivés. Ce fût un soulagement pour nous, même si la dame n’avait qu’une hâte, je le suppose, rentrer chez elle, elle prit quelques minutes pour nous remettre les clés et nous souhaiter bonne nuit. Restait à monter les bagages, garer la voiture quelque part dans le trouble extérieur, et revenir vite au chaud, fermer la porte et retrouver le calme d’une fin de journée bien remplie.

Le dimanche était un tout autre jour, radieux et calme. Quelques cadavres de parapluies témoignaient des précipitations de la veille, et j’imaginais alors ces morceaux de toiles tendus s’envoler au gré du vent, ces fragiles tiges de métal se tordre sous la puissance des éléments, plongeant leur propriétaire dans un désarrois désagréable. Je me rappelais alors le soulagement d’avoir retiré la nuit précédente, les chaussettes trempes qui m’avaient glacé les orteils. Mais en ce dimanche miraculeusement ensoleillé, peu importait, les parapluies étaient morts, les chaussettes étaient sèches, et j’étais heureux, j’étais nouveau, sur une terre différente.

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Syracuse nous tendait enfin les bras et au hasard des ruelles elle ouvrait ses murs sur la mer, laquelle au loin dessinait un horizon calme. Appuyés sur la rambarde, on pouvait la voir mesurer sa force contre le rampart, un combat déloyal, la mer finirait par reprendre le dessus… Le vent transportait les embruns jusqu’à mon visage, soufflant sur ma peau, fouettant mon sang, agitant un moteur qui me rendait un peu plus vivant que d’ordinaire.

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Un peu plus bas nous attendait la Fiat que je devais déplacer, le parking étant un peu cher à cet endroit d’après l’hôtesse de notre Hôtel. Evidement je n’avais pas payé la veille, n’ayant pas franchement eut l’envie de traîner sous des trombes d’eau, je m’étais dis qu’entre 8h et 10h du matin il était fort peu probable qu’on récoltât une prune… Comme quoi je n’ai jamais été bon en probabilités, 24 euros l’amende italienne pour défaut de présentation du ticket horodaté. « Ainsi soit-il » m’étais-je dis, voilà que je me rapprochais un peu plus près du peuple italien et des désagréments qu’il subissait au quotidien dans cette si jolie ville. Le parking en contre bas n’était pas si éloigné et nous garantissait l’impunité contre 1 euro par jour, j’ai donc rassasié la machine pour une semaine et comblé par la même occasion mon esprit de tranquillité.

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carnaval-siracuseÀ quelques mètres de là s’attroupait une ribambelle de musiciens. La fanfare nationale accompagnait le premier carnaval de la Piazza Archimede et son cortège de chars. Des personnages bariolées affichaient leurs larges sourires, le tout était tiré par des tracteurs et remontait lentement sous le regard amusé des passants. Tous les bambini étaient déguisés, il y avait ça-et-là des princesses, des superhéros, quelques animaux, cowboys, indiens et policiers. La fête était un peu matinale pour les parents, mais ces derniers semblaient tout de même apprécier le spectacle. La chose était agréable, je me rappelle avoir ressenti beaucoup de proximité avec ces gens. Malgré les différences qui me séparaient des italiens, je sentais en eux, l’amour des joies festives. Je les voyais prendre le même plaisir que moi à se ballader sans but un dimanche, par beau temps. Italiens et français étions devenus différents compte tenu des événements historiques, mais j’avais devant moi la preuve vivante que nous partagions sans aucun doute une racine fondamentalement commune.

Saisir par les sens son identité culturelle, que l’on croit si fermement encrée dans le présent, c’est avant tout prendre conscience qu’elle remonte à des valeurs lointaines. Saisir sa place dans l’Histoire des peuples, sa place en tant que français, c’est une possibilité qui n’est offerte que loin de son pays, au milieu d’une foule d’étrangers. L’étranger pourtant là-bas, c’était moi, j’étais différent d’eux, mais j’étais aussi très proche, tellement proche. Alors comme eux, je continuais mon chemin, mêlé à la foule, me laissant porter par leur façon de vivre, c’était devenu la mienne, j’étais italien un cours instant, et je vivais la dolce vita.

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Nous arrivâmes alors sur la place du Duomo, chaque ville que nous avons visité possède son Duomo et la Piazza qui va avec, y trône irrémédiablement una chiasa, prononcez kiasa, ou église, toujours surplombée d’une coupole dominant l’architecture alentours. La grande église d’Ortigie est spéciale, elle s’est vue façonnée par bon nombre de bâtisseurs provenant des quatre coins de la méditerranée. En 1693, un énorme séisme à détruit la façade normande, elle s’est alors revêtue d’une robe baroque, bariolée d’arabesques et d’ornements en tout genre, fière, mais relativement élancée et séduisante. Je n’ai pas tout suite pris la mesure du raffinement de sa façade, car nous avons tout de suite profité du fait qu’elle soit ouverte pour y pénétrer…

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Une fois avoir fait le tour de l’endroit, une église, c’est un peu toujours pareil, même si je conviens que c’est à chaque fois différent, il faut être un connaisseur pour s’y plaire et pouvoir goûter l’originalité du lieu. Ce que je peux voir ou comprendre à la limite c’est le comportement des gens, aussi j’essayai d’appréhender la piété qui régnait en ces lieux. Assis sur un banc de bois, nous sommes restés là le temps que je finisse mon dessin, le temps que le froid nous engourdisse un peu, qu’un groupe de touristes italiens passe et qu’une vieille dame termine sa prière. La dame était seule, silencieuse, quelque peu troublée par les chahuts éphémères et réverbérés, on s’en rendait compte par les mouvements de tête qu’elle jetait en arrière à chaque fois qu’un bruit se faisait plus dérangeant qu’un autre. Aussitôt qu’elle rejoignait ses mains plus rien n’eût pu la troubler. Je supposais alors qu’elle fermait ses yeux et qu’elle chuchotait du plus profond d’elle même à l’adresse du Dieu qui la reconnaissait.

À ce moment du jour, le soleil lançait ses rayons à travers les vitraux de l’église et colorait chacune des larges colonnes de pierre qui courraient jusqu’au plafond. Ces colonnes, beaucoup plus imposantes que des colonnes habituelles, peut-être faisaient-elles deux mètres de diamètre, soutenait 2500 ans plus tôt d’après mon guide un temple dorique dédié à Athéna. L’édifice fut aussi une mosquée et garde quelques vestiges de la période byzantine et musulmane. Les hommes passent, la pierre change, le paysage entier autour se métamorphose, la mer, le sol restent et continuent d’accabler l’ouvrage de l’homme sans montrer aucune lassitude. Les hommes non plus ne semblent pas être las de recommencer, de reconquérir, de rebâtir. Grecs, carthaginois, byzantins, normands et romains s’étaient chacun leur tour emparés de la région… À ce moment, comme nous le faisons dans certaines circonstances, je mesurais plus finement la précarité de notre existence, voire celle de notre Histoire, elle que l’on pense si longue, je la percevais si fragile, si périssable, sans doute un peu vaine. Je m’attristais alors en imaginant les combats que s’étaient livrés tant d’hommes pour une parfaite illusion, celle de posséder un lieu, celle d’apprivoiser le monde.

Seul l’appel du corps peut faire taire celui de la raison, une fois sortis du Dôme, mon appétit s’était réveillé et la terrasse du bistrot d’en face jouait de ses charmes. Je sorti à nouveau mon cahier après avoir commandé un verre de vin et un plat de tortellini. La terre a tourné pendant ce petit laps de temps où l’Italie commençait à investir mes entrailles, tout me glissait dans le gosier, je dégustais, je contemplais, je profitais si précieusement du moment…

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Il était temps de se lever et de repartir au gré des ruelles, le hasard nous tenait par la main quand à nouveau nous fûmes surpris et ébahis de découvrir la mer. Elle était aussi de ce côté là, alors qu’on ne l’attendait pas. C’était comme un aimant qui nous attirait vers lui, le sol sous nos pieds nous guidait vers cette méditerranée, nous accompagnant d’une pente d’abord légère puis qui se prononçait de plus en plus, mon corps s’en rappelle, je me suis arrêté pour prendre une photo, mais je devais faire vite, je tombais vers cet endroit, cette eau avait conquis quelque chose en moi et je sentais qu’elle tirait de toute sa force pour le reprendre, un bout de mon coeur lui appartenait et s’apprêtait à retrouver ses pénates.

mediterranee-siracuse-ortigieVoilà où je voulais en venir, cet endroit, j’y ai rencontré la fameuse circonstance dont je parlais au début, celle qui me fit commettre le poème intitulé « Île ». C’est là-bas qu’il s’est écrit, seul, dicté par le soleil et sa lumière, en face de Porto Grande, sur un banc, alors que la mer m’éblouissait du millier d’étoiles qu’elle faisait vivre à sa surface. Je me souviens avoir spontanément dit que c’était beau. Mais je souhaiterais changer l’orthographe de ce mot, de ce « beau », car quand je me suis exprimé là-bas, j’ai prononcé un son, je n’ai pas dit un mot, j’ai relâché une émotion, c’était « bÔ ». Et cette syllabe est universelle, comme le « ma », de maman, le « pa » de papa. J’en veux pour preuve la spontanéité de ce jeune sicilien qui couru vers la balustrade pour se jeter face à la mer, contre les barreaux, avant de dire quoi que ce soit, il prononça le même son que moi, je l’entendis dire : « Belissimo ! »

La veille, j’étais venu français, j’avais été italien une heure plus tôt, voilà que je devenais humain. Je m’étais émerveillé de la même façon que ce jeune garçon déguisé, nous avions tous deux, et je suppose tant d’autres hommes avant nous, laissé échapper notre émotion face à la mer. Le mot de nos deux langues correspondaient dans leur sonorité, dans leur sens aussi, mais nous n’y placions aucun sens, prononcer ces syllabes, c’était avouer sa fragilité, reconnaître la grandeur, mais aussi prendre possession d’un pouvoir, celui de s’émouvoir, révéler une possibilité, celle de s’exprimer. Nous partagions la même humanité.

Isabelle, elle, submergée par l’émotion, bouleversée par le paysage de l’Etna qui révélait majestueusement sa silhouette au loin, mordit sa lèvre, et laissa les larmes lui monter aux yeux. Avec elle, je communiais une nouvelle fois, encore au delà, je l’accompagnais dans son émotion, avec amour, je laissais à mon tour monter les larmes, nous avions touché quelque chose d’infiniment grand et avions pris, pour un court instant, la dimension des dieux.

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Île

Des étoiles en plein jour ! Je les vois scintiller,
Crépiter sous mes yeux ; reflets d’un ciel d’hiver,
D’un soleil tout puissant, n’arrêtant de briller
Qu’au seul fugace instant où je clos mes paupières.

Alors je me délecte du pouvoir de la mer
De capter tous ces feux, tous ces dieux par milliers
Qu’elle renvoie en tout sens, un diamant bleu et vert
Un trésor, une essence, un esprit, une prière…

Toi Méditerranée, rencontrée en Sicile,
Tu racontes à mon coeur, Ô combien, oui ! Je vis !
Tu me parles italien, tu remplies tout mon corps,

Pour toutes les années que je vivrai encore,
D’un amour, d’une chaleur, d’un désir, d’une envie,
Tu as tissé un lien entre moi et cette île…

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Aux abords d’une rambarde, par un jour extraordinaire, j’ai rencontré d’un seul tenant, d’un seul coup, la Sicile, l’Etna, Syracuse, et cette mer que je croyais connaître, tout ce Monde qui a frappé mes yeux, qui a touché mon coeur, vit dorénavant comme une lumière en moi.

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Manifestation contre la réforme des retraites à Montpellier, le 6 novembre 2010

Une fois n’est pas coutume, j’ai voulu retenir quelques images des doutes qui m’animent ces derniers temps, ceux-là même qui conduisent quelques millions de personnes dans les rues, ici celles de Montpellier en ce 6 novembre 2010, alors qu’à Paris, on a voté la loi. Ils sont tout de même là, ces gens qui comme moi se posent des questions pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leur avenir, pour leur pays, pour le monde.
Il y a cette dame, âgée, lumineuse, parmi les ombres, déterminée ou pleine d’hésitation, qui saurait dire ? Ce garçon amusé ? Intrigué peut-être, qui recherche l’attention de son père, visiblement ailleurs…
Cette jeunesse, criante, silencieuse, exubérante et pudique, douce et rugueuse, fragile, oui, insouciante, l’est-elle vraiment ? L’est-elle encore ?
Ce monde de marchandises et de biens futiles, volumineux, polluants et magnifiques qui narguent les drapeaux syndicaux de leurs chromes aiguisés, là, juste derrière, comme une indifférence mécanique tapie dans l’ombre des hommes qui défilent devant eux, pour combien de temps encore ?
Cet homme à la pipe, les sourcils froncés, gêné par le soleil rasant de l’automne, le regard dans le vide, combien de temps l’éblouira-t-il encore ? Nous avons changé d’heure, réglé nos montres sur le monde, avons-nous perdu, gagné cette fois-ci ? Du temps, de la lumière, tant-pis, l’homme à la pipe avance.
La jeune fille, elle, elle s’arrête, elle me regarde, je la photographie, me sourit-elle ? J’avais visé le drapeau plus haut de mon pays la France, mais sur la photo c’est elle que je vois en premier, est-elle en-dessous du drapeau, est-elle au-dessus de tout ? Elle est, à n’en pas douter, à cet instant, Mona-Lisa, énigmatique…
Je m’aglutine et les pétards éclatent, les masses sont brunes, les brumes s’effacent, il y a la foule, les fumigènes, il y a cette marée et ces fumées humaines…
Il y a ces cris qui s’entendent, ses bouches qui s’ouvrent, il y a ces yeux qui hurlent en silence. Il y a ces gens qui avancent, ce regard en arrière, le seul endroit où jamais on ne pense à regarder quand il est question d’avenir. En tout cas, à l’image de cette femme aux lunettes noires qui avance, tous, ce jour-là, faisaient face à quelque chose, j’étais avec eux citoyen, humain, je suis avec eux toujours, et parmi eux toujours je serai.

Contre la réforme des retraites, Manifs à Montpellier

Une génération en France dans la rue contre la réforme des retraites

La jeunesse engagée dans la manifestation Montpelliéraine de novembre

en marge des manifestations de Montpellier, le monde tel qu'il est.

La retraite, l'avenir, moi aussi, j'y pense.

face à face entre la france et sa jeunesse, manifestations montpelliéraines

masses et brumes, foules et fumigènes, marées et fumées humaines...

certains cris s'entendent, d'autres se voient...

un regard en arrière, un endroit où l'on ne pense jamais à chercher son avenir

la CGT fait front aux manifestation anti reforme des retraites à Montpellier

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