La nature du surhumain, le Zarathoustra de Nietzsche, Pic de la Mirandole et Machiavel

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La nature du surhumain, le Zarathoustra de Nietzsche, Pic de la Mirandole et Machiavel

friedrich_nietzscheLe monde dans lequel évoluaient Pic et Machiavel n’est pas seulement éloigné du notre par le temps, il l’est également par les mœurs, la politique, la technologie, l’imprégnation religieuse de la société. L’état de guerre incessant, au quotidien parmi les gens, la barbarie qui régnait à l’époque, si tout cela persiste encore à la notre, cela nous parait aujourd’hui beaucoup plus diffus et distant, et influence notre rapport au monde d’une façon radicalement différente. Pour autant, s’il est d’un intérêt manifeste de nous pencher sur ces œuvres, c’est certainement pour en extraire ce qui y est au cœur : la recherche d’une vérité fondamentale sur la nature humaine.

Qu’est l’Homme dans son rapport à lui-même et à la société, quel secret n’a-t-il pas encore livré ? Ces deux textes que sont « De la dignité de l’homme » et « Le Prince » ont d’abord ceci de commun qu’ils ne s’adressent pas au grand public. Déjà parce que ce dernier n’est pas toujours lettré, mais davantage parce qu’il couvrent tous deux des sujets bien particuliers. Ainsi, Pic aura à cœur de convaincre par son texte la communauté ecclésiastique dominante du point de vue politique et scientifique, de l’intérêt qu’il y avait à poursuivre une recherche ambitieuse sur la dignité de l’homme, sa place dans la création divine. Armé d’une somme colossale de connaissances tirées notamment du corps hermétique, de la kabbale, de la philosophie antique, ou des écritures saintes, Pic proposera de débattre sur les « sublimes mystères de la théologie chrétienne, sur les questions les plus profondes de la philosophie, sur les doctrines inconnues ». Machiavel, s’inscrivant dans la tradition des conseillers du pouvoir, rédigera quant à lui un manuel à l’usage du Prince en lui offrant ce qu’il a de plus grand : les secrets de son expérience de diplomate acquises au contact des hommes du peuple et des plus grands ; « Considérez que je ne puis vous offrir rien de mieux, que de vous procurer les moyens d’acquérir en très peu de temps, une expérience qui m’a coûté tant de temps et de difficultés. »

On peut donc rapprocher ces deux œuvres sur le plan de leur diffusion confidentielle, mais également dans le but de livrer des connaissances secrètes, du moins les susciter pour Pic, les partager pour Machiavel. S’adresser à une secte restreinte d’élites théologiques, ou a un monarque, individu si particulier qu’il est unique en son genre, libère l’auteur d’un langage diplomatique, ce public là est capable d’entendre des choses que le commun des mortels ne peut pas, quitte même pour Pic à oser parler de magie, d’ésotérisme, pour Machiavel à laisser de côté les considérations morales et religieuses pour se consacrer crument aux impératifs politiques.
C’est donc ce secret d’une nature humaine présentée librement dans sa nudité la plus essentielle qui doit nous intéresser. Que nous dit-il que de grands moralistes religieux souhaiteraient nous cacher, que nous nous cachons peut-être à nous-mêmes ? Et aujourd’hui ? Que nous intime ces anthropologies complexes et leurs obscurités inconnues du plus grand nombre ? Leurs secrets est-il bon à savoir de tous ? Cette vérité sur la nature humaine peut-elle, doit-elle atteindre l’esprit de chacun et révéler sa lumière ?
Si Pic et Machiavel ne prévoyaient sans doute pas que leurs textes finiraient entre les mains de profanes, le Zarathoustra de Nietzsche, considérant tout de même que son langage obscur et éminemment métaphorique nous voile son secret, s’adresse quant à lui à l’espèce humaine. C’est en ce sens qu’il m’a paru intéressant de rapprocher ces trois œuvres. J’ai voulu tenter par une analyse thématique comparée, d’extraire en chacune, les vérités conjointes qu’ils révèlent de la nature humaine.
D’abord ce secret chez Pic et le Zarathoustra de Nietzsche, ce langage étrange ; quelle vérité est-il en mesure de nous communiquer ? Ces images de l’homme, cette manière de transformer l’apparence de sa nature ; que nous dit-elle d’un point de vue anthropologique ? Comment comprendre cet homme-passage, entre bête et ange ? S’il y a un retour au sauvage, une apologie de la bête humaine, quelle incidence se peut-il avoir sur la morale ? Enfin comment recevoir cette liberté de ton machiavélien, cette encouragement à l’armement en politique, quel modèle philosophique nous formule-t-il ? Quel secret ces œuvres nous livrent-elles sur la nature humaine ?

Un secret qu’on ne peut exprimer, ne peut comprendre, ne peut dire.

« Obscure est la nuit, obscures sont les voies de Zarathoustra. » Première question : pourquoi rendre son discours obscur alors qu’on a un message à livrer aux hommes ? Pic nous offre éventuellement une piste : « Mais mettre sur la place publique les mystères plus secrets et les arcanes de la divinité suprême, cachés sous l’écorce de la loi et le vêtement grossier des mots, qu’eut-ce été d’autre que jeter le sacré en pâture aux chiens et donner des perles au pourceaux ? Aussi n’est pas par une décision humaine, mais sur ordre de Dieu que tout cela fut dissimulé au vulgaire pour n’être communiqué qu’aux parfaits. » On comprend éventuellement qu’un tel secret sur la nature humaine ne s’offre qu’aux âmes les plus pures dans la mesure où seules ce genre d’âmes doit pouvoir accéder à la vérité divine. Il devient alors naturel pour un auteur, un prophète de cacher la vérité qui lui fut révélée derrières des symboles, des énigmes. L’énigme exige d’être percée, comprise, l’image d’être perçue, la métaphore d’être interprétée et ressentie.

La solution métaphorique, l’image, vers l’idée de transformation

Voilà comment Nietzsche revenait sur la notion d’image dans Ecce Homo : « Tout cela se passe involontairement, comme dans une tempête de liberté, d’absolu, de force, de divinité… C’est dans le cas de l’image, de la métaphore, que ce caractère involontaire de l’inspiration est le plus curieux : on ne sait plus du tout ce qui est symbole, parallèle ou comparaison : l’image se présente à vous comme l’expression la plus juste, la plus simple, la plus directe. Il semble vraiment, pour rappeler un mot de Zarathoustra, que les choses mêmes viennent s’offrir à vous comme termes de comparaison. » L’image et la métaphore seront donc notre vecteur. Mais un vecteur pour où ?
L’homme de Pic qui se cherche une dignité partage avec le Zarathoustra de Nietzsche l’idée du déplacement temporel et géographique de l’âme ou de l’esprit. Cette âme ou cet esprit immatériel est totalement plastique, malléable et métamorphosable. Il voyage.
Dix ans après s’être retiré du monde dans la montagne, s’adressant au Soleil, Zarathoustra annonce qu’il souhaite retourner parmi les hommes leur dire de se réjouir de leur folie, aux pauvres de se réjouir de leur richesse. Pour cela, l’homme doit décliner (Untergehen), c’est à dire au sens de descendre mais également au sens d’un nécessaire déclin, une régression dans l’être. La coupe de Zarathoustra remplie d’or, il veut maintenant la vider pour redevenir homme. « Ainsi commença le déclin de Zarathoustra ». C’est une première étape, celle d’une richesse de connaissance que l’on doit abandonner pour tout re-connaître. Dionysos/Bacchus éparpille l’un en multiple, déverse le liquide d’une coupe pleine. Devenir un homme, être un homme, c’est décliner, passer de l’échelon céleste d’où le soleil est suspendu, de l’Apollon vers l’échelon terrestre, devenir multitude de choses, multitude d’êtres. Celui parmi tous qui peut tous les incarner, c’est l’homme. Dieu dans les mots de Pic parle ainsi : « Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaité, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. (…)  »

Transport, voyage, métamorphose et déplacement.

À la manière de Pic, se poser cette question : « De quel moyen disposons nous » pour nous faire une forme, conforme à la le plus haute nature que l’on puisse atteindre, c’est chercher la juste métaphore du transport de l’âme, de l’esprit. D’abord c’est en menant une vie, en vivant que l’on se transforme, c’est en imitant la vie des bêtes ou la vies des anges qu’on imite leur être et qu’on transforme notre esprit. Et il faut, nous dit-il « effectuer le parcours dans les deux sens ». Ainsi Pic nous figure une échelle à parcourir, des échelons inférieurs aux échelons supérieurs, à gravir avec les mains et les pieds purs de l’âme, dépouillés du corps. C’est l’esprit qui se métamorphose pour in extremis gravir l’échelle, et à son sommet, atteindre Dieu lui-même. Mais à la condition de d’abord pouvoir faire comme les anges et passer d’un échelon à l’autre, décliner ou choir. Mais dans quel but ? Pic nous dit : « philosophant le long des degrés de l’échelle, c’est-à-dire de la nature, pénétrant toutes les choses depuis le centre jusqu’au centre, alors nous pourrons tantôt descendre en démembrant avec une force titanesque l’un dans le multiple. » Autrement dit atteindre par la philosophie, sur terre, la connaissance divine qui permet de tout être, et d’être tout, pénétrer avec la plus grande force, la vérité du monde en fusionnant avec lui, parcourant avec la plus grande des facilités les échelons les plus bas et les plus vils, des échelons les plus hauts et plus divins. Boire de la coupe d’or après l’avoir renversée.

C’est la re-naissance de la tragédie, Apollon réuni dans l’un le multiple, mais Dionysos détruit l’un pour le faire redevenir multiple. Sans un pessimisme de la destruction, l’accès au multiple est impossible, et c’est par lui, et lui seul, ce mouvement destructeur, descendant et déclinant que l’homme à la possibilité de tout goûter, et c’est ce qui forme une particularité de sa nature.

La nature de l’homme-passage

Ce thème du transport, du voyage de l’esprit par une transformation nous conduit à formuler à notre esprit l’étrange rapprochement d’une nature passagère, un « homme-passage ». Ainsi dans les mots de Pic, Dieu continue le discours qu’il tient à Adam de cette façon : « Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. »
Arrivé devant la foule rassemblée près de la forêt dans une ville voisine, Zarathoustra dit aux hommes « Je vous enseigne le surhumain, l’homme est quelque chose qui doit être surmontée ». Quelle étrange idée que celle d’un être supérieur, dépassant l’homme, mais restant un homme, une forme d’homme égal mais supérieur à lui-même. Après donc l’idée de voyage de l’esprit dans l’être parmi la multitude d’êtres, nous approchons d’une nature passagère de l’homme comme figure médiane que Nietzsche évoque par la métaphore du funambule.
Zarathoustra demandant aux hommes de rirent d’eux-mêmes, s’étonne qu’ils rient de lui. Il dit alors ceci : « L’homme est une corde, entre bête et surhomme tendue, — une corde sur un abîme. Dangereux de passer, dangereux d’être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place ! Ce qui chez l’homme est grand, c’est d’être un pont, et de n’être pas un but : ce qui chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage et un déclin. J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en déclinant, car ils vont au-dessus et au-delà ! » L’immobilité n’est pas permise à l’homme, l’immobilité c’est le danger, la mort, le non-être, la seule alternative et d’aller droit, de passer, se transformer, créer sa forme. C’est sur cette corde que se joue la vie de l’homme au sens propre comme au sens figuré. Le premier funambule s’avance au centre d’une corde tendue entre deux tours, entre terre et ciel. Il affronte le danger de sa condition humaine, celle d’être un passage, de ne pas trembler, ne pas reculer, de décliner vers sa nature. Quand sort de la porte un second funambule, « délirant, bariolé et qui injure l’homme », l’intimant d’avancer ou de laisser la place pour qu’afin il puisse passer, il montre là sa force, son empressement, son désir d’être. « Comme un diable il hurla et bondit sur celui qui était sur son chemin » et le premier funambule tombe dans le vide pour chuter aux pieds de Zarathoustra. L’homme, c’est une lutte contre lui-même, mais aussi contre d’autres hommes. À l’agonie, le funambule se demande si alors il n’a été durant sa vie qu’une bête qu’on a dressé à danser,mais « Il n’y avait rien de méprisable à avoir choisi le danger comme métier ». L’étrange bête qui bondit au dessus des hommes, diabolique, folle, humaine, riante et bariolée indique peut-être la nature du surhomme, puissante, avançant vers son but, sautant au dessus des hommes qui passent dans leur vie avec maladresse et finissent par mourir. « Pour les hommes je suis encore à mi-chemin entre un bouffon et un cadavre » dira Zarathoustra.
Et le Dieu de Pic de terminer ainsi son discours : « doté pour ainsi dire du pouvoir de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. »

De la bestialité

Qu’en est-il de cette bête de laquelle nous devons façonner notre esprit, ce passage nécessaire à l’acquisition d’une nature humaine parfaite, en tant que l’homme est un passage. La thématique de la  bestialité est riche, complexe et difficilement compréhensible, elle tient à ce que l’homme a été une bête au sens de l’évolution, l’est encore, et doit enfin le devenir pour ne plus l’être. Zarathoustra invective les hommes, il leur dit que chaque être s’est surmonté en créant quelque chose, tous, sauf l’homme, comment comprendre une « préférence pour le retour à la bête ? ».
« Qu’est le singe pour l’homme ? Un éclat de rire ou une honte qui fait mal. Et tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait mal. Du ver de terre, vous cheminâtes jusques à l’homme, et grandement encore avec en vous du ver de terre. Jadis vous fûtes singes et maintenant encore plus singe est l’homme que n’importe quel singe. Mais le plus sage d’entre vous, celui-là n’est aussi qu’un discord et un hybride de végétal et de spectre. Or vais-je vous commander de devenir des spectres ou des végétaux ? Voyez je vous enseigne le surhomme ! » Quel est donc ce surhomme ? Un homme qui n’est pas plus singe que les singes, c’est à dire qui n’est pas plus bestial que la bête, le plus sage d’entre les hommes n’est pas non plus un spectre, entité abstraite (supposons une sorte de philosophe idéaliste), ni un végétal (supposons une sorte de philosophe stoïcien), qui n’est même pas un hybride des deux, c’est peut-être tout à la fois. Le surhomme ainsi devenu tout peut alors rire de l’homme et avoir honte de lui-même, il est au dessus, parce qu’il a été au dessous.

De la bestialité vers la morale

Le premier discours de Zarathoustra porte sur une métamorphose mettant en œuvre des figures animales : « Les trois métamorphoses » ou « comment l’esprit devient chameau, et lion le chameau et, pour finir, enfant le lion ». Que nous dit-elle ? Zarathoustra présente cette première métamorphose de l’esprit ; comment un esprit robuste souhaite faire monstration de sa force en se fardant des plus lourdes charges, c’est sa noblesse ; la noblesse du chameau. Il s’agit une fois encore de décliner, s’agenouiller comme le chameau, se rabaisser et « faire mal à son orgueil, moquer sa sagesse et faire briller sa folie », éprouver tous les manques et toutes les souffrances, voire la vérité telle qu’elle est, « et froides grenouilles et crapauds brûlants de soi point n’écarter ». Faire face à la bestialité, à l’animal, c’est en quelque sorte voir la vérité de l’homme en face, confronter sa force mais aussi sa vilénie. Ainsi armé de ces plus lourdes charges, accablé du poids de son image, l’esprit « chameau » s’empresse d’aller vers le désert pour seul affronter la vérité sur lui-même, se voir en face, accomplir un voyage initiatique, un recul sur lui-même. Satisfait de cette connaissance, là, dans le désert l’esprit devient lion, il a soif de liberté et désire devenir son propre maître. Alors il se trouve face à un nouvel ennemi, un autre maître que lui-même, lequel il devra combattre pour ne plus souffrir aucun maître. Ce maître c’est le dragon « Tu dois », celui du devoir moral, et contre ce « Tu dois » l’esprit du lion s’arme d’un « Je veux », le désir de volonté qu’aucun devoir ne doit pouvoir contrer, un désir intérieur qui fait sa propre loi. Ce dragon représente toutes les vertus, toutes les valeurs étincelantes. Pourquoi faut-il le lion quand le chameau qui se résigne et qui respecte ces valeurs pourrait suffire ? La force du lion désire la liberté et l’émancipation de ses valeurs pour pouvoir se déployer : « se créer liberté est un saint Non même face au devoir ». Une force donc de contre attaque et d’existence par la négation des valeurs, et ce, pour après avoir détruit les valeurs du dragon « Tu dois », tendre vers la création de nouvelles valeurs, des valeurs propres qui n’existent pas encore. Le chameau aimait le « Tu dois », le lion lui vole cet amour, et la force du lion est nécessaire à un tel rapt. Mais pour cette immonde raison, l’esprit lion doit devenir enfant. « Innocence est l’enfant, et un oubli et un recommencement, un jeu, une roue qui d’elle-même tourne, un mouvement premier, un saint dire Oui. » L’esprit devenu enfant peut se pardonner à lui-même d’avoir volé son premier amour du « Tu dois », il oublie même d’où provient son désir, son « Je veux », il se joue de tout, il rie, il avance dans la positivité, dans la création de lui-même, dans la création de son propre esprit.

Le surhomme créateur

Le surhumain prend la forme d’un créateur, un caméléon. Ce créateur qui selon Pic, sera capable de l’être parce qu’il aura tout été: « ceux que chacun aura cultivés se développeront et fructifieront en lui : végétatifs, il le feront devenir plante ; sensible, il feront de lui une bête ; rationnels, ils le hisseront au rang d’être céleste ; intellectifs, ils feront de lui un ange et un fils de Dieu. ». Parcourant l’échelle hiérarchique, et prenant imitation de toutes les formes de la nature, de la plante aux anges les plus célestes, le surhomme finira par embrasser la totalité de Dieu : « nous ne serons plus nous-mêmes, mais celui qui nous a créé ». Élevé au rang de Dieu sur terre, le surhomme peut créer sa forme. Et Zarathoustra de célébrer « le créateur, le moissonneur, le célébrant de la fête, voilà qui je veux m’associer : c’est l’arc en ciel que je veux montrer, et toutes les échelles du surhomme. » L’homme-passage (arc-en-ciel, de la terre au ciel suivant la trajectoire du soleil, et multicolore), traversant tous les échelons hiérarchiques de l’échelle de la création divine, récoltant les fruits qu’il a lui même semé sur terre.
Rappelons ici que Pic comparait l’ultime effort créatif de Dieu pour doter l’homme de sa multiplicité de nature, il fit cela dans « l’épuisement de la dernière phase de l’enfantement ». Du chameau au lion, du lion à l’enfant, de l’enfant au surhomme, créateur de valeur.
Ici sentons-nous poindre chez Nietzsche l’expression d’une émancipation totale de l’homme vis à vis de la nature et de Dieu, et tout cela semble naturel à la philosophie de Zarathoustra et de celle de son auteur pour qui « Dieu est mort ». La chose est plus délicate à saisir du point de vue de Pic, tant il paraît blasphématoire d’entendre dans son verbe « nous ne serons plus nous-mêmes, mais celui qui nous a créé » autrement dit Dieu en personne… Est-ce là la fougue de la jeunesse, l’expression libre d’un instinct philosophique qui outrepasserait le devoir de soumission au divin, pressentant une toute puissance de l’être ?
Quoi qu’il en soit c’est parce que la question théologique n’est pas au centre du discours de Machiavel qu’un tel discours, proche encore une fois de celui de Zarathoustra, permet de se déployer, bousculant l’impératif catégorique moral, questionnant la vie hic et nunc, le pragmatisme politique. Nous voyons germer là l’idée d’une liberté à conquérir d’une émancipation de l’état d’homme pour celui du surhomme, même du point de vue de Pic. Ici est-il question d’un déploiement de force, de l’expression d’une volonté de puissance.
Il n’y a pas d’espoir supraterrestre, tout est à construire ici sur terre, et c’est l’expression de notre volonté, le pouvoir de notre création. Pic exprime cette puissance potentiellement accessible en tant qu’homme sur terre, il prend toujours le soin de préciser entre parenthèse cette puissance d’imitation et de transformation durant la vie terrestre : « Qu’une sorte d’ambition sacrée envahisse notre esprit et fasse qu’insatisfait de la médiocrité, nous aspirions aux sommets et travaillions de toutes nos forces à les atteindre (puisque nous le pouvons, si nous le voulons). » ou encore un peu plus loin : « Si nous menons la vie des Séraphins, des Chérubins et des Trônes, nous aussi (car nous le pouvons), nous aurons mis notre sort au niveau du leur ».

La question morale

Du point de vue de la morale, les discours de Nietzsche et de Machiavel se permettent toute la liberté de leurs desseins. Le Prince, incarnation de Dieu sur terre, même s’il doit être bon, peut se permettre le mal. Le Prince est un surhomme en ce qu’il égale Dieu sur terre, en ce qu’il est un créateur et doit compléter son œuvre « Que le reste [du monde et de la création] soit votre ouvrage : Dieu ne veut pas tout faire, pour ne pas nous laisser sans mérite et sans cette portion de gloire qu’il nous permet d’acquérir. » Permission divine lui est donnée d’égaler sa puissance, liberté lui est donné de créer son propre ouvrage, c’est la gloire de cet homme en particulier, mais également de tous ceux qui s’en montreront dignes.
C’est le cas d’Agathocle de Syracuse, petit potier devenu tyran, dira t-on homme devenu surhomme ? Cet individu dont chacun s’accorde à dire qu’il fut d’une grande cruauté mais à qui cependant Machiavel reconnaît sa force d’âme : « véritablement on ne peut pas dire qu’il y ait de la valeur à massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion : on peut, par de tels moyens, acquérir du pouvoir, mais non de la gloire. Mais si l’on considère avec quel courage Agathocle sut se précipiter dans les dangers et en sortir (ce que nous avons défini plus haut comme étant le sens de la vie : le passage dangereux et permanent sur une corde tendue), avec quelle force d’âme il sut et souffrir et surmonter l’adversité, on ne voit pas pourquoi il devrait être placé au-dessous des meilleurs capitaines. » Au moins égal aux plus grands hommes, si ce n’est supérieur.
Le mal est parfois une exigence du pouvoir pour le bien du peuple qu’il dirige, lui surhomme surmontant tous les hommes, surmontant Dieu et ses enseignements, se surmontant lui-même : « On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même (…) il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Apologie de la force, retour de la figure du lion.

Mais « cette habileté n’est donnée qu’à un petit nombre d’hommes » toujours selon Machiavel. À plusieurs reprise, et depuis le début de notre recherche, nous sentons bien qu’une telle nature, est difficilement accessible. C’est pour chaque homme, l’expression d’une lutte acharnée contre lui-même et les autres, un combat qui nécessite une force d’esprit, d’âme ou de caractère qui peut se cultiver mais qui ne se trouve que chez peu d’individus. La raison tient encore peut-être à la malléabilité de la nature humaine, laquelle n’est permise qu’à ceux qui ont choisi d’avancer sur ce chemin difficile. Ainsi, selon Machiavel, « on peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. » Ici voit-on le retour du lion, le nécessaire voleur d’amour, libérateur du « Je veux » contre le « Tu dois », libre arbitre cher à Machiavel. « Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion ».
Dans le discours intitulé « De la guerre et des guerriers » le Zarathoustra de Nietzsche nous dit : « De nos meilleurs ennemis nous ne voulons être épargnés, ni de ceux-là non plus que nous aimons foncièrement. Mes frères dans la guerre ! Je vous aime foncièrement, je suis et fus des vôtres. Et suis aussi votre meilleur ennemi. (…) Et si de la connaissance vous ne pouvez être les saints, du moins soyez-en les guerriers. D’une telle sainteté ce sont les compagnons et les avant-coureurs. » C’est un combat nécessaire contre la morale, pour la connaissance, pour l’émancipation de l’être, le besoin de devenir un créateur de valeur. Et Pic de son côté de nous dire : « Nul doute que des discordes multiples ne nous habitent et que nous n’abritions des luttes intestines plus graves encore que des guerres civiles : si nous voulons en venir à bout, si nous aspirons à cette paix qui peux nous entrainer assez haut pour nous établir parmi les plus nobles créatures de Dieu, seule la philosophie les réprimera en nous et les calmera tout à fait. » Nous devons chercher nos ennemis, lesquels sont nos meilleurs alliés carpour Pic « dans le combat intellectuel, la défaite même est profitable », etpour Zarathoustra « n’ayons ennemis que haïssables, non ennemis à mépriser, De notre ennemi il faut que nous soyons fiers ; lors les succès de notre ennemi sont aussi nos succès ! »
Mais quelle est alors cette forme étrange de philosophie ? Une philosophie de combat qui se déploierait dans la vie d’un philosophe chrétien, d’un solitaire insoumis ou d’un Prince en politique ?

Le surhomme, homme-passage, créateur de valeurs, fondateur de morale.

« On appelle « uniforme » leur tenue ; puisse ce qu’elle cache n’être point uni-forme ! » voilà donc ce que cache notre nature de guerrier nous dit Zarathoustra, un esprit multi-forme cherchant à combattre. « De votre ennemi vous devez être en quête, c’est votre guerre que vous devez mener, et pour vos pensées ! Et si succombe votre pensée, de cela encore doit votre loyauté crier triomphe. (…) Je ne vous conseille le labeur, mais le combat. Je ne vous conseille la paix, mais la victoire, que votre labeur soit un combat, que votre paix soit une victoire. »
S’armer et combattre, inventer et vivre, c’est ce que finissent par nous intimer ces trois auteurs. Machiavel : « il suffit de trouver une nouvelle organisation, une nouvelle manière de combattre ; et c’est par de telles inventions qu’un prince nouveau acquiert de la réputation et parvient à s’agrandir » ; Pic : « éminents docteurs qu’avec un vif plaisir je vois armés et équipé dans l’attente du combat, venons-en aux mains sous de bons et heureux auspices, comme si la trompette donnait le signal » ; et Nietzsche : « Vers ma destination je veux aller, je vais mon chemin ; par dessus les trembleurs et par-dessus les nonchalants je sauterai. Qu’ainsi mon avancée soit leur déclin ! ».

Alors ce secret ?

Quelque part en secret se dessine cette nature au fond de nous-mêmes. Elle se dissimule à nous derrière un tapis de culture et de civilisation, derrière une morale autoproclamée, une nature que l’on s’est figée en se trompant gravement sur notre puissance. Cette puissance de l’homme, c’est sa plasticité d’esprit, sa capacité de recouvrir toutes les formes de la création, de la plus bestiale et immorale des créatures terrestres, à la plus douce et lumineuse créature céleste. Point n’est mensonge, point n’est mal, point n’est bien pour un tel surhumain, car tout est créé entre ses mains, tout est advenu de son être, des luttes qu’il a mené contre lui-même, contre les autres, contre leurs vertus, contre leur méchanceté, il est un Dieu, il est Dieu sur terre. C’est un secret parce qu’il ne peut être connu que de celui qui le cherchera, c’est un secret car une fois découvert il ne le sera révélé qu’à un seul, celui qui l’aura trouvé. Ainsi des grands penseurs, des grands hommes et des surhommes n’attendons aucune révélation, juste un chemin vers « l’éclatante splendeur du soleil de midi » : « rien de trop », « connais toi toi-même », « deviens ce que tu es ». Ainsi au jeune homme rencontré sur la montagne près d’un arbre, Zarathoustra dira : « Nombreuses sont les âmes que jamais on ne découvrira que d’abord on ne les invente ! »
Puisons de Zarathoustra notre secret :

« Vers l’altitude nous cheminons, en dépassant l’espèce pour atteindre la sur-espèce. Mais nous avons horreur du sens dégénéré, qui ainsi parle : “Tout pour moi !” Vers l’altitude vole notre sens ; de la sorte il est image de notre corps, image d’une ascension. De telles ascensions images sont les noms des vertus. Ainsi de par l’histoire chemin le corps, un devenant et un luttant. Et l’esprit — qu’est-il pour lui ? De ses luttes et de ses victoires héraut et compagnon et résonnance. Images sont tous les noms du bien et du mal ; point ils n’expriment, ils font signes seulement. Bien fou qui d’eux veut recevoir une connaissance ! »
«  En vérité un nouveau bien et mal, voilà ce qu’est alors votre vertu ! (…) Puissance est cette neuve vertu, une pensée souveraine et, autour d’elle, une âme prudente : un Soleil d’or et autour de lui le serpent de la connaissance. »
« Et c’est le grand midi quand l’homme à sa mi-course, entre bête et surhomme, debout se tient et, comme sa plus haute espérance, fête sa route vers le soir, car c’est la route vers un matin nouveau. Lors celui qui décline se bénira d’être lui-même le dépassant ; et pour lui le Soleil de sa connaissance au midi se tiendra. “Mort sont tous dieux : maintenant nous voulons que vive le surhomme !” — tel soit un jour, au grand midi, notre ultime vouloir ! — » 

Bibliographie
« De la dignité de l’homme » – Jean Pic de la Mirandole, traduit du latin par Yves Hersant – édition de l’éclat
« Le Prince“ – Nicolas Machiavel – traduction anonyme
« Ainsi parlait Zarathoustra » – Freidrich Nietzsche, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac – folio essais.

Xavier Aliot
Je suis né à Sète le 23 mai 1980, j'ai fais mes études à Montpellier, au lycée Jean Mermoz et ai suivi deux formations à l'École Supérieure des Métiers Artistiques, une en Communication Visuelle, l'autre en Cinéma d'Animation. Mon emploi du temps m'a donné récemment la chance de reprendre un cursus universitaire en philosophie à Paul Valéry et j'en suis pleinement comblé ! Je suis actuellement formateur à CréaJeux, l'école du jeu vidéo à Nîmes, et parallèlement j'exerce en tant que graphiste freelance. Je m'essaye également ça et là à divers projets cinématographiques ou littéraires. Et ce modeste blog me permet de faire partager mon amour des mots, de la poésie, de la pensée, de la création artistique dans son ensemble avec mes proches et une partie du monde francophone connectée au web. Au visiteur accidentel, je souhaite bonne lecture et remercie l'attention qu'il aura porté à mes écrits !
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