L’Art du Bonheur, conférence à Toulouse du Dalaï Lama, en présence de Stéphane Hessel.


Nous sommes lundi 15 août 2011, pour certains, c’est un jour où l’on célèbre Marie, « élevée au ciel » au terme de sa vie terrestre, pour d’autres, l’occasion en ce jour férié d’assister à la conférence sur « l’Art du Bonheur » donnée à Toulouse par le Sa Sainteté le Dalaï Lama. Le Zénith de Toulouse était plein, mille personnes se tenaient dehors devant l’écran géant qui retransmettait l’événement et quatre-mille-six-cent autres, comme moi, la suivait en direct via internet.

Cet article est une retranscription de la traduction française de Matthieu Ricard réalisée en alternance. J’ai pris des notes, que j’espère les plus fidèles possibles, je vous les livre ici avec enthousiasme et bonheur !
Un invité d’honneur, Stéphane Hessel, l’auteur d’« Indignez vous ! », était présent pour préfacer l’intervention de Sa Sainteté et nous parler un peu de Bonheur. L’occasion pour lui de recevoir en cadeau, une écharpe dont le Dalaï Lama dira deux mots, et de nous partager l’immense fierté, et joie, d’être là, pour entendre et célébrer la parole d’un « Océan de Sagesse ».

« Cette écharpe raconte que celui qui la porte sera toujours heureux. La tradition de cette offrande est indienne, l’écharpe est fabriquée en chine — « made in china » dans la bouche du Dalaï Lama, ce qui ne manqua pas de faire rire l’assemblée. Utilisée au Tibet, c’est donc un excellent symbole d’harmonie entre les peuples.

Je suis très heureux de partager quelques pensées et expériences avec tous mes frères et sœurs, vous tous qui êtes venus si nombreux, et en présence de Stéphane Hessel, une personne merveilleuse, que je considère comme une source d’inspiration. Lorsque je suis seul je me sens un peu vieux, en sa présence je me sens plus jeune — à nouveau suscités par le sien, quelques rires se font entendre dans l’assemblée. C’est un honneur d’être ici avec quelqu’un qui a autant de sagesse et d’expérience. J’ai écouté certaines de ses pensées, et Stephane Hessel m’a prodigué quelques encouragements, qui m’ont galvanisé. Au cours des deux derniers jours, j’ai eu l’opportunité d’expliquer la qualité profonde de toutes les valeurs religieuses majeures. En dépit de certaines différences, on retrouve les mêmes valeurs fondamentales, telles que l’amour, la tolérance, la discipline personnelle ou encore l’ouverture aux autres. Cette communauté de valeurs est le fondement d’une admiration et d’un respect mutuel qui permet d’œuvrer ensemble. Je suis convaincu qu’une harmonie est possible, et mon engagement est de favoriser cette plus grande harmonie entre les religions.
Durant ces deux derniers jours, j’ai montré comment on peut envisager une éthique séculaire. Je n’entends pas par là un manque de respect vis a vis des grandes religions. Lorsque j’en ai parlé avec de amis chrétiens et musulmans ils n’étaient pas confortables avec l’idée. Je parle spécifiquement de la sécularité des religions comme on l’entend en Inde. L’inde promeut la cohabitation pacifique de toutes les religions, le point de vue de l’État, c’est de respecter toutes les religions sans en adopter une en particulier, et de respecter également ceux qui ne croient en aucune religion.

Un ministre indien me parlait d’une religion ancienne en Inde. Si l’on étudie la philosophie des Chārvāka, une très ancienne philosophie indienne, on découvre une pensée matérialiste, athée, hédoniste et parfois même nihiliste, ne croyant pas en la vie après la mort et réfutant beaucoup d’autres croyances prônées par les autres religions indiennes. Il y eut des débats violents, mais malgré cela, les personnes qui défendaient ces points de vue étaient appelées des sages par les autres religieux. On peut garder un respect entier vis-à-vis des personnes qui pratiquent n’importe quelle doctrine. Il faut avoir un point de vue séculier, et respecter toutes les pensées, y compris celle de ceux qui prêchent l’incroyance.
Aujourd’hui je vais parler presque comme un non-croyant, je vais parler de ce qui nous affecte dans notre vie, au quotidien. Si l’on considère la population humaine, il semble que la majorité n’adhère pas profondément à la foi religieuse. Même ceux qui se réclament d’une religion, juive, chrétienne ou musulmane, bien souvent, ils s’en réclament d’une manière conventionnelle, mais ne pratiquent pas la religion du fond du cœur. On voit même dans certains cas, des contradictions flagrantes, des personnes qui prient et qui s’engagent par ailleurs dans des actions néfastes : le mensonge, la dissimulation, la manipulation d’autrui. Ils sont en contradiction avec les enseignements même de celui à qui ils adressent leurs prières. En ce sens, il y a une hypocrisie flagrante. Agir de telle sorte, c’est tromper Dieu ou Bouddha lui-même. Si on a du respect pour sa religion, la chose la plus évidente est de mettre en pratique les enseignements de ce que l’on respecte. Pour qui pratique et écoute leurs paroles et leurs sages enseignements, la contradiction est impossible à soutenir.

Il faut considérer l’aspect le plus fondamental de notre condition, nous somme tous des hommes et nous avons le droit de ne pas souffrir, nous avons le droit à une vie heureuse, c’est la chose la plus fondamentale. Du fait que les hommes en majorité ne sont pas des croyants, il faut trouver un moyen d’étendre la notion d’éthique à tous. Mon premier et principal engagement est de promouvoir l’éthique séculaire, et par là, j’entends la promotion des valeurs humaines fondamentales.
Une éthique morale, mais qu’est-ce que c’est ? Et comment la cultiver ? On pourrait définir l’éthique ou la morale comme le fait de prendre soin de l’autre, d’être concerné par l’autre (« to care »), de développer la sensibilité que nous sommes intimement concernés par le bien-être et la situation de chaque être vivant que l’on rencontre. Mais le fait de prendre soin des autres ne veut pas dire pour autant qu’on doive négliger notre propre bonheur. Je suis un être sensible parmi cette multitude et j’ai autant le droit que tout être de trouver le bonheur et d’éviter la souffrance. En contraste, une manière d’être non éthique, sera d’écouter un égocentrisme exacerbé, satisfaire la volonté de tromper autrui, de l’abuser, de lui nuire. Si nous sommes capables de développer du respect pour l’autre, même si nous avons une opportunité aisée de le tromper ou de prendre avantage sur lui, la raison viendra en nous. Le fondement d’une réflexion éthique, c’est la prise de conscience que l’autre peut souffrir. En me mettant à la place de l’autre, en ressentant la tristesse ou la souffrance qu’il peut ressentir, je prends conscience de mon devoir de le respecter. C’est aussi le fondement d’une discipline personnelle.

Nous sommes des animaux sociaux et nous ne sommes pas les seuls à l’être. Il y a des animaux ou des insectes qui se regroupent et vivent en communauté comme les abeilles ou les fourmis. En vivant ensemble ils dépendent les uns des autres, ils dépendent de l’action et du soin prodigué par les autres. Et même s’ils n’ont pas comme nous des structures élaborées, des gouvernements, des institutions, cette collaboration se maintient. Dans notre cas, il est clair que nous dépendons entièrement des autres. Le fondement d’une vie heureuse se construit chez les autres, avec les autres. De ce fait il semble évident, que si nous sommes si interdépendants, il est indispensable que nous sachions nous relier aux autres de manière positive et constructive.
Cette interdépendance se ressent même au travers de notre existence biologique, nous sommes liés par cette affection. Le nouveau né dépend entièrement de sa mère ou de celui ou celle qui prendra soin de lui, et en retour, spontanément, il est entièrement tourné vers cet autre qui prend soin de lui, qui lui manifeste de la tendresse. Sa survie dépend de cette relation. À toutes les étapes de la vie, nous avons besoin de donner et de recevoir ces marques d’affection. C’est dans notre nature, d’être en harmonie avec elles.

Sur le plan de la santé, lorsqu’on se trouve entouré de personnes qui manifestent des sentiments positifs, on se sent mieux et en meilleure santé. En revanche si on est dans un environnement hostile et que nous vivons dans l’insécurité, la peur, le stress, nous nous sentirons non seulement très mal en nous-mêmes mais notre santé s’en ressentira également. Un esprit calme et paisible est un facteur essentiel. La peur, la colère, la haine brisent notre intérieur. Or le calme vient de l’intérieur. La confiance qu’on a de pouvoir faire face aux forces extérieures vient de l’intérieur. Nous avons besoin que soient absentes ces émotions négatives car c’est en fonction de la qualité de notre intimité que nous jouirons du calme et de la paix intérieurs. Cette force nous vient aussi de notre relation avec les autres. Réciproquement on doit être concerné par les autres, et conduire notre vie de manière honnête, transparente, avec franchise et sagesse, et c’est cela qui est la clé du calme et de la force intérieurs. C’est aussi cela qui nous permet, lorsque que nous faisons face à des situations difficiles, de dissiper la colère et la haine, de les empêcher de naitre dans notre esprit. La clé de ce calme intérieur, c’est d’avoir bon cœur, c’est la bonté altruiste.

Je pense qu’il faut vraiment apprendre à apprécier l’importance des marques d’affection que nous avons reçues et que nous sommes capables de donner, et à ce propos je peux vous raconter mon histoire et celle de ma mère. Ma mère était une paysanne du nord-est, illettrée et très simple, mais c’était une femme de très grand cœur. Enfant, j’étais le plus jeune de la fratrie, naturellement la mère a une affection plus particulière à l’attention du plus jeune, de ce fait, j’étais un peu capricieux. Je recevais énormément d’affection, elle me gâtait trop. Dans les villages, dès qu’on est en âge de marcher, on ne se fait plus porter, mais j’aimais bien cela et je désirais toujours que l’on me porte. Sur les épaules de ma mère, je la guidais en tirant l’oreille gauche pour aller à gauche, l’oreille droite pour aller à droite, lorsqu’elle n’obtempérait pas, j’étais un peu agressif, je tapais des pieds — à mesure que Sa Sainteté mimait les mouvements à droite puis à gauche en riant, la salle riait à son tour. Quoiqu’il en soit, je me suis rendu compte plus tard que c’est le grand cœur de ma mère, par toutes ses marques d’affections qu’elle m’a accordé, c’est elle qui a planté en moi les graines de la compassion. Tous autant que nous sommes ici, et à l’extérieur de la salle, nous sommes tous nés d’une mère nous avons en nous-mêmes les graines de cette compassion.
On trouve dans quelques textes du bouddhisme, des histoires qui racontent que certains grands maîtres sont nés d’une fleur de lotus, et je me demande, à demi en plaisantant, est-ce que cela veut dire qu’ils vont éprouver de la reconnaissance et de la compassion envers un lotus ? Nous sommes chanceux parce que nous pouvons apprécier la bonté qu’on nous a donnée. Pour bien saisir l’importance de cette bonté de cœur, regardons dans notre voisinage. On y trouvera des gens qui sont capables de manifester beaucoup de marques d’affections, même s’ils sont matériellement pauvres, on constate qu’ils sont heureux. À l’opposé on peut très bien constater au sein de familles extrêmement riches des gens qui ne se font pas confiance, qui se jalousent, et en dépit de leur richesse, ils ne sont pas heureux. Si on possède les qualités humaines fondamentales, cela nous suffit, le bonheur véritable vient de l’intérieur. Et par chance le potentiel de développer un grand cœur ne dépend pas des conditions extérieures, nous avons la possibilité de le cultiver et de la magnifier.

La science corrobore cette façon de voir les choses, en particulier les sciences médicales. J’ai pu à de nombreuses occasions dialoguer avec des médecins. Le fait d’être libéré du stress, d’avoir l’esprit calme, nous aide à conserver la bonne santé, si nous sommes plus sereins et moins anxieux cela facilite également le déroulement d’un traitement. À l’inverse, lorsque nous sommes en proie à la colère, à la haine, c’est comme si ces sentiments nous dévoraient de l’intérieur. Un esprit calme est bon pour le système immunitaire et le renforce. Cela nous ramène un cette notion de compassion et de bon cœur. J’ai rencontré un scientifique américain qui s’est aperçu que les personnes qui employaient dans leur discours le plus souvent les mots « je, moi, le miens » étaient plus susceptibles de faire des crises cardiaques. Le fait d’être excessivement centré sur soi-même, créé des perturbations, on se sent en perpétuelle insécurité, on garde ses distances, on n’a pas confiance en l’autre, on ferme nos portes intérieures aux autres. Lorsqu’on est prêt à témoigner des marques d’affection, de compassion, on s’ouvre aux autres et avec les autres, on se sent avec eux comme dans une grande famille. Nul besoin de faire de la publicité à propos de soi, nul besoin de se mettre en avant, d’adopter une attitude artificielle. J’essaie toujours de me considérer comme un simple être humain, quelle que soit la personne que j’ai en face de moi, je m’ouvre à mille personnes comme je m’ouvre à une seule, de la même façon. C’est une attitude extrêmement utile pour calmer l’esprit, lorsque tout est trop formel, l’esprit n’est pas à l’aise. En 1954, quand je me suis rendu en Chine, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup trop de protocoles, avance de deux pas, recule de deux pas, fais une courbette, c’est complètement artificiel. Lorsque j’ai rencontré Mao dans l’intimité, j’étais en face d’un être humain.

Un esprit sain dans un corps sain, les deux sont fondamentalement liés. Le fait d’avoir su cultiver un certain calme mental en dépit de toutes les difficultés, me permet de conserver ma joie de vivre, et ma bonne santé. Quand je vois Stéphane Hessel à 94 ans se déplacer sans canne, je suis sûr qu’il a un secret et que ce secret c’est d’avoir un grand cœur, un cœur chaleureux. Il m’a dit avoir écrit « Indignez-vous ! », s’indigner contre l’injustice, n’est ce pas là une preuve de compassion ?

Dans le passé, le monde était plus grand, les distances étaient plus longues à parcourir, les peuples plus éloignés. La plupart de ce qui nous affecte aujourd’hui, l’économie, le réchauffement climatique, l’accroissement de la population, ce sont autant de problèmes qui concernent l’ensemble de l’humanité. En ce sens, le monde est devenu plus petit. Maintenant le bien-être d’une nation, le bien-être d’une famille ou d’une personne dépend d’une solution globale, nous sommes tous affectés par les décisions globales qui sont prises universellement. C’est la reconnaissance de cela qui doit nous faire prendre la mesure de l’enjeu. Nous devons sincèrement promouvoir le sens de la coopération qui s’étend à l’ensemble de l’humanité. Et pour qu’il puisse y avoir une coopération, il faut avoir une vision large des choses, or cela se construit sur la confiance. La confiance est basée sur l’honnêteté, le fait de se comporter de façon transparente. L’honnêteté entraîne la confiance et avec la confiance peut naître l’amitié. Si nous avons des comportements égoïstes, il est très difficile de développer l’amitié. Nous devons faire des efforts sincères et soutenus afin de développer la bienveillance, l’amour altruiste.

Cela ne peut se faire qu’à travers l’éducation.

Même les plus merveilleuses des religions ne pourront être universelles. Seules les valeurs transmises à travers l’éducation sont universelles. Comment faire alors pour que ces valeurs humaines soient plus présentes dans nos éducations ? Car cela semble manquer à l’éducation moderne. Ne serait-ce qu’en regardant la BBC ces derniers jours, je fais le triste constat de cette absence. J’ai l’impression que cette violence, troublante dans un pays civilisé, tranquille, où la société est depuis longtemps démocratique, cela est à questionner. Constater de tels comportements m’a profondément choqué. Il me semble que quelque chose manque dans l’éducation et a conduit ces jeunes à commettre de tels actes. Si on favorise la paix, le dialogue dans l’éducation, il y aura plus de chance que chacun puisse se comprendre. La notion de non violence et la promotion de la paix pourraient avoir une influence sur les comportements.

En France il y a une bonne éducation. La révolution française, les lumières ont contribué à cela. Il faut continuer de penser l’éducation, et ne pas nécessairement critiquer tout le monde, tout le temps, continuer à faire des recherches, trouver un antidote à la violence et la malveillance.
L’une des attitudes et des qualités que nous devons développer le plus, c’est le sentiment de responsabilité globale. La paix dans le monde ne naît pas de quelques prières, nous devons agir, chacun d’entre nous doit agir, nous devons tous faire quelque chose et agir avec persévérance pour changer notre attitude.

Le XXe siècle a été le plus sanguinaire de toute l’histoire de l’humanité. Si nous pouvions seulement en tirer les leçons et construire un siècle de dialogue, pour résoudre les conflits. Lorsque nous avons des problèmes nous devons nous asseoir face à face, et parler — le public applaudit.

Il existe plusieurs approches : introduire d’avantage les notions de valeurs humaines au travers de l’éducation et de façon séculaire ; réduire le faussé qui sépare les riches et les pauvres aux niveaux international et individuel ; faire en sorte de réduire la corruption et toutes ces autres formes de conduites qui minent notre société. Nous avons besoin de volonté, de détermination, et cette force ne peut venir que de l’intérieur, si nous nous sentons le plus intimement concerné par le sort de l’humanité.

Et c’est cela qui je voulais partager avec vous. »

La Dalaï Lama est ensuite allé s’installer sur le canapé près de Stéphane Hessel qui l’a chaleureusement applaudi et remercié. Matthieu Ricard a ensuite posé les questions du public à Sa Sainteté :

« S’engager en politique est-il compatible avec une vie spirituelle ? Ne finit-on pas par sombrer dans plus de confusion de l’esprit ?

C’est une bonne question, je me rappelle qu’en Inde, il y a quelques années, l’un des ministres d’une province qui voulait faire preuve d’humilité, disait à son sens que la carrière politique était incompatible avec la spiritualité. Je ne suis pas d’accord. L’état d’esprit d’un homme politique affecte des millions de gens. Il est essentiel que le politicien puisse cultiver des valeurs humaines au moyen d’une certaine spiritualité. Si un ermite a de mauvaises pensées, ce n’est pas grave, elles n’affecteront personne. Par contre les actes et les pensées d’un politicien auront de l’influence sur beaucoup de gens. Il est donc nécessaire que chaque politicien ait des valeurs. Cela ne veut pas dire que des chefs religieux doivent diriger des nations, ils le peuvent, sur le plan spirituel. Dans mon cas, je continuais à avoir une position un peu duelle, au cours des dernier mois, j’ai mis fin à cela et j’en suis très heureux.
Il y a quelques temps, j’ai rencontré un groupe d’étudiants indiens qui en représentaient plus de vingt-mille. Ils m’ont dit qu’ils étaient fatigués de la politique, que la politique est sale. Ce n’est pas la bonne manière de se comporter. La politique affecte la nation et le bien-être de chacun, ce n’est pas en se mettant à l’extérieur qu’on peut améliorer les choses. S’il est vrai que la politique est sale, il faut entrer à l’intérieur et la nettoyer — rires dans l’assemblée. Et la meilleure façon de le faire c’est de s’engager en portant ces valeurs humaines : l’honnêteté, la transparence, le bon cœur et la compassion. S’il arrive en France que la politique soit sale, c’est à vous d’acter et de nettoyer la politique française.

Lorsqu’un enfant meurt, comment des parents peuvent-ils retrouver la bonheur après une telle tragédie ?

Tout dépend bien sur, si nous sommes croyant ou non. Si nous croyons en une religion théiste, on doit pouvoir trouver une consolation dans l’amour divin, même si on ne comprend pas les tenants et les aboutissants d’une telle tragédie. Si nous sommes plutôt bouddhistes, dans une continuité causale, la tragédie se prépare de longue date et remonte à des causes très lointaines dans le passé, cela peut nous inviter à avoir moins le sentiment d’être révoltés. Si nous ne sommes pas croyants, nous devons être réalistes, à quel point de sombrer dans le désespoir nous permettra de prendre le dessus sur le drame et de nous rendre utile dans la douleur de nos proches ? Un philosophe bouddhiste, Shantideva, nous dit que lorsqu’une tragédie survient, s’il y a une solution il faut l’appliquer et alors il ne faut pas s’inquiéter. S’il n’y a aucune solution il n’y a alors pas plus de raisons de s’inquiéter et il ne faut pas non plus sombrer dans le désespoir. Pour vous parler de ma propre expérience, quand un de mes tuteurs est mort, quelqu’un en qui j’avais une immense confiance, sur qui je m’appuyais comme on s’appuie sur un roc, sa disparition m’a immensément troublé. Il m’a fallu transformer cela en quelque chose de constructif, la seule façon que j’ai trouvée, c’est de me rendre digne de sa mémoire et de son enseignement, et notamment celui de mener une vie constructrice.

Nous avons une tendance à culpabiliser facilement, quelles sont les causes et comment peut-on s’en libérer ?

Dans le cas des spiritualités non théiste on met l’action sur les lois de causes à effets, il est fort possible que nous ayons fait des erreurs par le passé, on peut éprouver du regret si on a commis des erreurs et ne pas se sentir déprimé ou se sentir coupable, regretter c’est aussi se dire qu’on peut remédier à ces erreurs. J’ai la capacité de créer de nouvelles conditions et de ne pas répéter ces mêmes erreurs, cela réduit les effets négatifs de l’erreur qu’on a pu commettre. Je pense que c’est la meilleure façon d’utiliser ce sentiment et d’être en paix pour progresser.

Comment soutenir un proche qui subit une dépression ?

Lorsque nous tombons en dépression, que nous somme en mal-être, tourmenté, cela est dû à un ensemble de causes et de conditions. Il faut d’abord se livrer à une investigation. Quelles sont les causes et les racines qui affectent mon état mental, c’est cela qui va nous aider à identifier notre mal. Concernant la mort de mon tuteur, j’étais fort malheureux, en essayant de comprendre mon trouble, je suis allé à la racine profonde des causes de ma souffrance et une fois ces causes identifiées, j’ai pu les combattre. Par ailleurs, face à de telles difficultés, si on les regarde de trop près, si on a le nez dedans pour ainsi dire, on n’est pas capable de prendre une certaine distance. Si on regarde de plus loin, on parvient à comprendre que de telles difficultés affectent aussi des millions d’autres personnes dans le monde. D’autre part je pourrais considérer ces difficultés sous différents angles. À distance, on voit le problème sous toutes sortes d’angles. En 1959, j’ai perdu mon pays, c’est un événement qui m’a très fortement attristé, mais le fait d’être parti à travers le monde m’a ouvert toutes sortes d’opportunités et de possibilités, ce qui m’a permis de considérer ce problème sous un angle différent.

Dans notre monde où l’argent est devenu le maître, dans ce monde où il devient de plus en plus difficile de vivre, comment faire pour garder l’esprit enthousiaste et confiant en l’avenir ?

Je crois que nous devons développer une manière plus holistique des choses. Certes l’argent a une importance et son usage participe à notre bien-être, mais c’est loin d’être le seul facteur qui nous permet de construire notre bonheur. Considérons tout ce qui nous permet de développer le sentiment du bonheur. Le facteur humain, comme l’amitié, cela ne peut pas s’acheter, ni se contraindre, c’est uniquement par la bienveillance l’ouverture et la chaleur, qu’on peut se faire un ami. À un animal, ça lui est complètement égal de savoir si son maître est riche ou pauvre, ce qui compte c’est la manière dont il est traité. On m’a donné quand j’étais jeune un perroquet. Très joli. Un de mes tuteurs l’aimait beaucoup et était très gentil avec ce perroquet, dès qu’il s’approchait, le perroquet reconnaissait même le bruit de ses pas, il était tout heureux à l’idée de sa venue. Le tuteur lui donnait des noix qu’il régurgitait en partie pour les lui redonner. J’ai alors éprouvé un peu de jalousie. Pourquoi le perroquet n’était-il pas aussi gentil avec moi ? Je lui ai donné quelques noix mais cela l’intéressait moins. Alors je l’ai tapé avec un petit bâton sur le nez (rire dans l’assemblée), et là, c’était terminé. Il n’y aurait plus jamais d’amitié entre nous. Il n’y a que la compassion qui nous lie avec l’autre.

Comment peut-on accompagner quelqu’un sur le point de mourir ?

Peu importe sa croyance. Quoi qu’il en soit, concernant les derniers moments de la vie, il est essentiel de favoriser la sérénité. Il faut soi-même avoir cette sérénité à l’approche de la mort, il ne faut pas avoir trop d’attachement à ce qu’on laisse derrière nous, cela trouble notre sérénité. C’est la fin de la vie, il faut demeurer en vie sans s’attacher à ce qu’on laisse derrière et avoir l’esprit tranquille. »

Mettant fin à la séance de questions, réponses, le Dalaï Lama tient à remercier tous ceux qui sont venus l’écouter.

« Je voudrais vous dire que je suis très heureux d’avoir passé ces trois jours à Toulouse pour un enseignement et puis aujourd’hui pour partager avec vous des pensées sur les grands défis de notre monde moderne. Je remercie le public, ceux qui ont organisé l’événement. Je vous remercie pour la manière attentive avec laquelle vous avez écouté ce que j’avais à dire, d’avoir pris du temps pour venir ici, alors que vous auriez pu aller gagner de l’argent ou en ce weekend férié, faire un pique-nique dans un parc.
Je pense que nous devons réfléchir très sérieusement au fond de nous-mêmes et utiliser ce qui nous semble être utile et ne pas écouter superficiellement. Si dans ce que j’ai dis il y a des choses que vous trouvez utile, utilisez-les, sinon, laissez-les tomber, n’en soyez pas inquiets. »

J’ai quant à moi spontanément envie de rebondir sur beaucoup de points de ce discours. Sur l’affection notamment, affection du corps, affection de l’âme, faisant référence à mon article précédent sur Spinoza. Ensuite sur cette particularité de l’homme que précise le Dalaï Lama, concernant sa sociabilité naturelle, l’animal politique évoqué par Aristote, et réfuté plus tard par Hobbes et Rousseau d’une autre façon. Aussi, cette reflexion utilitariste, du plus grand bonheur pour le plus grand nombre de John Stuart Mill, que chacun à droit à ne pas souffrir et au bonheur. Cette compassion peinte dans les tableaux de Greuze, et décrite dans les « Salons » de Diderot sous le nom de commisération et qui constitue une pédagogie des sentiments, nous inclinant à parfaire notre comportement moral. Également ce thème qui m’est si cher, de la relation, de notre possibilité d’exister par rapport aux autres, à travers eux et avec eux. Mais cela fera l’objet d’un prochain article. En attendant, pour tous ceux qui souhaiteraient publier ce contenu sur leur blog, n’oubliez pas de préciser que ce sont des notes que j’ai prises au vol sur une traduction de Matthieu Ricard, faite en alternance avec le Dalaï Lama qui lui parlait en anglais, et qu’elles peuvent donc par conséquent comporter quelques erreurs.

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  1. #1 by genty daniel on 16 août 2011 - 9 h 52 min

    Bonjour
    J’anime un blog dont les sujets abordent la spiritualité, le développement personnel et la poésie.
    Je souhaiterais diffuser sur mon blog les notes que vous avez prises concernant la conférence du Dalaï Lama.
    Est ce possible?

    Merci pour votre réponse cordialement

    • #2 by Xavier Aliot on 16 août 2011 - 10 h 01 min

      Merci Daniel,
      Vous pouvez, avec plaisir :) Précisez tout de même que ce sont des notes que j’ai prises au vol sur une traduction de Matthieu Ricard, faite en alternance avec le Dalaï Lama qui lui parlait en anglais, et qu’elles peuvent donc par conséquent comporter quelques erreurs.
      Je pense pour ma part qu’une telle parole, en ces temps troubles et incertains, mérite d’être très largement diffusée ! Je vous conseille de revenir d’ici ce soir, je suis en train de corriger les notes que j’ai prises sur la seconde partie (question/réponses)
      Bonne continuation.

  2. #3 by lavialle muriel on 19 août 2011 - 9 h 16 min

    oui un vrai bon moment, moi aussi j’ai pris des notes, et c’etait ma fete ce jour-là! heureuse d’avoir fait ce voyage, autant physique que mental, j’espere que vous avez approfondi votre bonheur!

    • #4 by Xavier Aliot on 19 août 2011 - 10 h 51 min

      Bonjour Muriel,
      C’est toujours très enrichissant d’écouter le Dalaï Lama, il nous rappelle avec des mots simples des choses simples qui sont pourtant les clés pour être ou devenir heureux. Ça fait beaucoup de bien !

  3. #5 by Marjorie on 20 août 2011 - 16 h 23 min

    Merci pour ce partage, tu as vraiment produit un travail assez colossal.
    Voici un texte qui me touche beaucoup et qui peut faire echo à cette conférence. Il est écrit par St-François d’Assise qui lui aussi à véritablement mit ses actes en cohérence avec son coeur et cette « éthique » dont parle le Dalaï Lama :

    « O Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.
    Là où est la haine : que je mette l’Amour.
    Là où est l’offense : que je mette le Pardon.
    Là où est la discorde : que je mette l’Union.
    Là où est le doute : que je mette la Foi.
    Là où est l’erreur : que je mette la Vérité.
    Là où est le désespoir : que je mette l’Espérance.
    Là où est la tristesse : que je mette la Joie.
    Là où sont les ténèbres : que je mette la Lumière.
    O Seigneur, que je ne cherche pas tant :
    A être consolé, qu’à consoler.
    A être compris, qu’à comprendre.
    A être aimé, qu’à aimer.
    Car c’est en donnant que l’on reçoit.
    C’est en pardonnant que l’on est pardonné.
    C’est en mourant à soi-même que l’on renaît à la Vie. »

    Merci et bises.

(ne sera pas publié)